L’attaque du Calcutta-Darjeeling, Abir Mukherjee

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Dans L’Attaque du Calcutta-Darjeeling d’Abir Mukherjee, on croit au début retrouver une ambiance « so british » plutôt familière. Mais c’est une illusion, soigneusement entretenue par les colons britanniques : en réalité, nous sommes en Inde, à Calcutta. Et des usines de caoutchouc aux fumeries d’opium, des quartiers pauvres aux bâtiments de l’administration coloniale, on se trouve en fait dans un tout autre monde, parfois exotique et dépaysant, parfois inquiétant.

Ce roman policier au contexte historique passionnant nous entraîne dans le sillage de deux enquêteurs en 1919. Le capitaine Wyndham, marqué par la Grande Guerre qu’il vient de traverser, n’a plus beaucoup d’illusions sur la grandeur et la légitimité de l’empire britannique, mais il reste un policier dans l’âme, attaché à mener ses enquêtes jusqu’au bout. Il est secondé par le sergent Banerjee, un indien dont les sentiments à l’égar de la couronne britannique sont également ambivalents.

Ces deux personnages donnent toute sa saveur au polar d’Abir Mukherjee. Ils permettent à l’auteur de proposer un regard nuancé sur la société blanche coloniale de Calcutta. Une société avec ses propres codes très particuliers, ses propres hiérarchies d’autant plus strictes qu’elles sont implicites, et qui compliquent l’enquête de nos deux personnages. Grâce à ce roman, on est plongé dans une période clé de l’histoire de l’Inde, au moment où la puissance coloniale anglaise fait face à des mouvements d’indépendance de plus en plus déterminés. Une intrigue bien ficelée, un regard d’une grande finesse sur cette société en plein bouleversement, en somme un polar qui tient ses promesses !

Maïté

Je ne reverrai plus le monde

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Ma première impression, à la fin de ces textes de prison, était l’émotion vive, suivie par la colère.
Colère de savoir Ahmet Altan toujours en prison pour des écrits (libéré le 04 Novembre dernier, pour y être renvoyé le 12 Novembre), la colère de voir cet écrivain et journaliste turc mis sur les bancs d’une justice fantoche, colère en se demandant pourquoi les plus influent(e)s des principaux canaux d’information n’en parlent que trop peu.

Mais ce qui prend vraiment le pas sur cette lecture, c’est ce saisissement qui m’a emporté dès les premières lignes écrites (traduites par Julien Lapeyre de Cabanes) par Ahmet Altan.
Ce romancier, essayiste et rédacteur en chef du quotidien Taraf, savait son arrestation prochaine, ainsi que celle de son frère.
Dans la voiture qui l’emporte à son lieu de détention, il répondra au policier qui lui propose une cigarette : « Merci, je ne fume que quand je suis tendu » et il nous raconte comment cette réponse a tout changé. Comment son corps vit l’emprisonnement, comment son esprit vagabonde, s’échappe, se nourrit, propose des réflexions, des stratégies pour continuer à « être ».

Altan s’accroche aux détails, à la position du soleil, aux bruits, aux murmures, aux livres qui ressurgissent enfin. Il nous raconte des anecdotes qui ouvrent à des réflexions : la méchanceté froide d’une infirmière, l’espièglerie ravissante d’un gang de mamies distinguées, les jugements expéditifs et pathétiques, la farce politico-judiciaire que livre Recep Tayyip Erdoğan à ses concitoyens.

Altan fait vivre en lui l’instant emprisonné, ravive sa mémoire et ses sens, résiste par sa foi en l’imaginaire.

C’est dense, beau, magistral, c’est une ode à la liberté, à la littérature et à la lutte contre l’oppresseur.
Indispensable et nécessaire.

Soutenez Ahmet Altan et lisez ce livre ❤️

Fanny.

Dévorer le ciel

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Grand grand coup de cœur pour ce roman d’amitié, d’apprentissage, d’amour, de combat..et plein d’autres choses encore..j’ai supprimé ma chronique (dont je n’ai gardé aucun brouillon) par erreur et je n’ai pas le courage de tout recommencer mais, en gros, c’est un beau roman, avec des personnages magnétiques qui vous emportent très vite pour ne plus vous lâcher.

Découvrez le petit village de Speziale, au beau milieu des Pouilles, où vous ferez la connaissance de Teresa, Bern, Tommaso et Nicola. Des rencontres adolescentes, les tourments de l’âge adulte, les chemins, les choix, la vie quoi. Et la nature, omniprésente.

Un grand roman qui évite les écueils du genre. A découvrir.

 

Emma

P.S : merci à Fanny de la librairie L’Odyssée (St Malo) pour me l’avoir mis sous le nez (et aussi pour m’avoir signalé l’absence de texte de mon précédent article ;)).

Le Berger de l’Avent

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C’est un petit récit ce Berger de l’Avent de Gunnar Gunnarsson (traduction Gérard Lemarquis et María S. Gunnarsdóttir, tout en comptant sur la très intéressante postface de Jón Kalman Stefánsson traduite par Éric Boury).

C’est un petit bijou éclatant à glisser dans la poche de votre doudoune et à ressortir dans un lieu où vous vous sentez bien.

Un petit récit qui inspira Hemingway pour son Vieil homme et la mer, un petit roman inspiré d’un fait réel, celui d’un homme subjugué par ses contrées sauvages islandaises.

Le berger de l’Avent est l’histoire d’une trinité, Benedikt, l’homme, Léo, le chien et Roc, le bélier, qui s’en vient récupérer les moutons égarés sur des terres glacées devenues inhospitalières pour l’hiver.
Doucement, calmement, je vous rajoute « amoureusement », Benedikt arpente ses montagnes depuis vingt-sept ans. J’y ai suivi son rythme, ses pensées, sa bienveillance, la magnificence de ces terres ardues et sauvages, les rencontres, les veillées et, surtout, son lien lumineux qu’il entretient, si naturellement, avec ses deux compagnons de route à quatre pattes.

Comme l’écrit si bien Stefánsson, Le berger de l’Avent est un texte « hors du temps », poétique dans ses descriptions, vivant par son cheminement, abouti autant dans la forme que dans le fond, nous murmurant la douceur de la solitude volontaire et la beauté du partage.
Une sensation de flottement sublime m’a submergé en refermant cet ouvrage, comme après une belle et longue marche.
Un texte simple et grandiose, à offrir, à s’offrir, rempli d’humilité et de splendeur de l’instant.

Coup au ❤️ pour ce petit livre (6.95 euros) à placer avec bonheur sous votre sapin 🙂

Fanny dans les alpages.

 

 

Chauffer le dehors

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Parfois l’émeute est par en dedans…

Avec Chauffer le dehors
Elle nous réchauffe en dedans
Marie Andrée Gill
Elle allume un feu de cheminée dans notre tête
Elle ouvre les espaces blancs du Canada et de Nitassinane
Et fait chanter les crisses de mots québécois qui dépaysent nos oreilles.

C’est parler de la fin d’un amour sans que ce soit niaiseux
C’est « un coup de poing dans la viande du cœur »
C’est comme un air de Brautigan,
Tout en tricotant serré avec ses mots,
Pis ça nous mélange comme un sac à clous.
C’est bon, énergique, tiguidou.

Marie Andrée Gill
Chauffe le dehors
On en veut encore
Du poème en uppercut
De la poésie
à nous mettre des papillons dans l’estomac

Coup de cœur flamboyant.
Merci tellement Marie-Andrée Gill !

Maïté et Fanny, poétesseuuuss à leurs heurrrreeesss jamais perduueuus 😉.

 

Croire aux fauves

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« Ce jour-là, le 25 Août 2015, l’évènement n’est pas: un ours attaque une anthropologue française quelque part dans les montagnes du Kamtchatka. L’évènement est: un ours et une femme se rencontrent et les frontières entre les mondes implosent. »

Me voilà précipitée dans un récit tenu avec talent et grande intelligence. De cette rencontre, Nastassja Martin s’explore, se vide pour se remplir d’autre chose.

« Qui sommes-nous? où allons-nous? », Martin chemine, immobile, sur son lit d’hôpital russe avant d’être rapatriée à la Salpêtrière.
L’ours est parti avec une partie de sa mâchoire, deux de ses dents et un coup de piolet dans le flanc. Son ours est parti avec une partie d’elle.
En quittant le Kamtchatka, le territoire ancestral du peuple des Évènes, Nastassja quitte aussi sa terre nourricière, celle qui sait ce que porte en lui ce mot de « miedka », l’interconnexion redoutée et redoutable d’un humain avec une part animale de notre monde. Elle ne comprend alors plus son arrivée dans notre monde occidental, froidement binaire, sûr de ses certitudes.

Nastassja Martin bouscule les barrières entre anthropologie, philosophie et récit de vie. Elle désoriente instinctivement pour nous transporter dans ce mélange de vérités chirurgicales et animistes et y trouver sa métamorphose éclatante, cette nouvelle naissance où le « Grand Tout » bouleverse les corps et les consciences.

Voici un récit qui m’a totalement subjugué par sa force, où il n’y a pas plus d’amis ou ennemis, mais une identité qui se découvre à l’autre en face à face puis en côte à côte.
Martin n’éprouve pas d’animosité, elle vit son animalité, cette origine première, et nous emporte sur des terres mouvantes et fascinantes, au pays des nomades et des éleveurs de rennes.

Mamamia coup au ❤️

Fanny.

Andrew est plus beau que toi

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The Anonymous Project est une des plus importantes collections au monde de diapositives anonymes. Arnaud Cathrine est un sublime écrivain des failles, failles familiales notamment.

Voici donc un petit bijou, l’histoire de la famille Cox, famille standard américaine de la fin des années cinquante. Le père qui revient absent d’une guerre du Pacifique, la mère quelque peu « desesperate housewife« , puis Ryan le premier fils arrivé trop vite et Andrew qui n’était plus prévu.

Les diapos défilent, le roman prend forme, le jeu littéraire est parfait, l’appropriation subtile et prenante.

« (…) à l’époque, Robert Frank a publié « Les Américains » (préfacé par Kerouac, mon idole). Je suis fasciné par sa vision transversale de la société, sa passion pour les détails incongrus, sans parler de sons sens des situations : il capte tout ce que notre regard balaie d’ordinaire ou ne songerait même pas à fixer, il fait œuvre dans un prosaïsme urbain qui bouscule complètement les sources d’inspiration possibles. »

Le début d’un amour, les questions, les accrocs, les chocs, les émois, les découvertes intimes, les remises en question, l’acidité des relations familiales, la joie, toujours éphémère, Arnaud Cathrine y distille son imaginaire d’écrivain avec ce talent mêlant l’humour délicat à la douce mélancolie.

Me voilà partie en Californie, la mythique, celle des années 40 aux années 80, dans ce roman qui prend les formes d’un film de vie, un road-movie de l’intime qui m’a transporté fort et loin.
Coup au ❤️.

Fanny.