Miss Jane

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Un roman qui s’offre, une histoire qui se déguste lentement, savoureusement. Me voilà comme assise sous le porche en bois, dans un rocking-chair, à regarder les étoiles en compagnie de Jane Chilsom. Brad Watson nous emporte dans un éblouissant portrait de femme.

Jane est née en 1915 dans une petite ferme du Mississippi, il y a l’odeur de la résine mêlée à celle de la sueur, le son des grillons et la bienveillance du docteur Thompson. Car Jane est arrivée avec un handicap alors que sa mère n’attendait plus rien de sa vie et surtout pas un autre enfant. Voici ce poupon qui arrive dans ces vies laborieuses, l’air de rien, fragile et étonné. Cette petite fille grandira, s’offrira à la vie, aux concessions, aux découvertes et à la sage résignation.

Watson distille les ambiances et les traits de caractère de chacun de ses personnages : nous les découvrons au sein d’un espace-temps en lien avec le rythme de la terre labourée, du whisky vieillissant en fût et des saisons s’égrenant. On sent, on goûte, on écoute, on ressent, Miss Jane est le portrait au long cours d’une femme, de ces romans qui nous arrive sur la pointe des pieds et nous attache le cœur. C’est aussi, en filigrane, le portrait de cette Amérique du XXème siècle et d’un médecin de campagne qui accompagnera notre protagoniste sur ses chemins de traverse.

Miss Jane porte en elle un charme fou, une émotion vive et un parcours noué à l’Essentiel. Point de lenteur dans ce roman, traduit avec tant de justesse par Marc Amfreville, mais juste le talent d’un portraitiste impressionniste pour son héroïne. Viva Jane !

Fanny.

 

 

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La mort selon Turner

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La mort selon Turner, Tim Willocks, traduction Benjamin Legrand, Sonatine, paru le 11/10/2018, 384 pages, 22€

Pour ceux qui ont déjà lu Tim Willocks, vous connaissez sa maîtrise, sa force romanesque et sa plume qui n’a pas peur d’en découdre. Pour moi, ce fut une découverte puisque malgré les louanges de Gaël, je n’avais, pour ma part, pas encore jeté de coup d’œil aux romans de ce monsieur.

Eh bien, je peux dire que je n’ai pas été déçue! J’ai été happée dès les premières pages par ce roman bien noir flirtant avec l’univers social des polars de Cary Ferey : un héros, des ordures, de la sueur et du sang. Bref un joli cocktail bien testostéroné qui aurait pu me rebuter s’il n’avait pas été porteur d’un message nettement plus humain.

Lors d’un weekend bien arrosé au Cap, un jeune afrikaner renverse une sdf noire, sans même s’en apercevoir. Son beau-père décide de fuir et de masquer l’affaire au jeune homme : il ne faudrait surtout pas compromettre la belle carrière d’avocat qui s’offre à lui et, après tout, la victime n’aurait surement pas survécu bien longtemps dans les rues! Ces choses-là se produisent tous les jours dans un pays gangrené par la corruption! Seulement voilà, c’était sans compter Turner, flic noir de la Criminelle, prêt à se battre sans répit pour la veuve et l’orphelin. Et quand je dis se battre, il va falloir être bien accroché parce qu’il y a certaines scènes à ne pas lire pendant son petit dèj!

Bref, dit comme ça, ça peut paraître un peu cliché mais il s’agit d’une dénonciation d’actes qui se produisent tout de même encore tous les jours, en toute impunité, le tout servi par une écriture juste et haletante : un très bon thriller.

A découvrir

Emma

 

Salina

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Partir d’un texte de théâtre poignant pour en arriver à la sève d’un roman magistral. La magie littéraire de Laurent Gaudé m’arrive encore entre les mains.

Salina, les trois exils : « ce qui passe, vit et se transmet » écrit l’auteur en dédicace. Salina, par la voix de son dernier fils, Malaka, est racontée. L’histoire commence par ce nouveau-né, arrivé dans son cri immense, au milieu des dunes et des hommes. C’est cette petite, débarquée dans un nulle part de caravansérail, qui va être adoptée par Mamanbala : « (…) par le sel de ces larmes dont tu as couvert la terre, je t’appelle Salina. »

Il y a l’enfance protégée, puis viendra le premier exil, celui du sang et de la violence, puis le second, celui de la vengeance, et le troisième, celui de l’exil et de la résilience. Salina est la vie d’une femme qui peut se transposer autant dans un univers lointain que proche car ce récit est à la fois un cri universel et une ode fraternelle.

Peu de pages, à peine 150, mais d’une intensité vibrante. Ainsi, Malaka raconte sa mère à un vieux pêcheur, sorte de Charon, nocher de l’île-cimetière, qui, contre l’obole du récit de ce fils aimant, l’approche de ce lieu mystique où reposent les âmes.

Petit à petit, comme les autres pêcheurs, j’ai moi aussi rapproché ma barque pour écouter l’histoire de Salina, éblouie par la plume de Gaudé. Un bijou.

Fanny.

Le goût de la viande

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Gros coup de cœur pour ce premier roman de Gildas Guyot, paru aux Éditions in8!

Un homme, originaire de Bretagne, survit à cette boucherie que fut la guerre de 14, et revient parmi les siens.

Le sujet pourrait paraître rebattu si l’auteur n’était pas aussi talentueux pour marquer le lecteur au fer rouge.

Hyacinthe Kergoulé est bien revenu parmi les vivants. Mais à quel prix ? Il ne sera plus jamais le même, et il le sait. Il tentera de reprendre une vie normale, mais l’horreur s’est imprégnée au plus profond de son âme, il en a encore le goût du sang dans la bouche. Est-il devenu un monstre ? Réussira t-il à vivre au-delà du cauchemar ?

La langue crue (on pense parfois à Louis-Ferdinand Céline) vous prend aux tripes. Argotique ou flamboyante, l’écriture de Gildas Guyot aurait presque une saveur de liqueur amère.

 » L’euphorie de la victoire était horrible. Des cris, des applaudissements, des rires, des chants, résonnaient à l’unisson d’un patriotisme populaire nauséeux. Qui n’avait pas son étendard tricolore devait se sentir misérable. Tout le monde accrochait d’une oreille à l’autre une grimace pleine de dents. J’avais une terrible envie de leur arracher cette provocation du visage, d’enfoncer mon bras dans leur gorge déployée… toujours plus profondément, jusqu’à ce que tout cède, tout se déchire, tout craque. J’étais injecté d’une violence inhumaine. Je la contrôlais. Des inconnus me serraient sur leur poitrine, me portaient à bout de bras, j’étais un messie parmi les messies. J’étais fatigué. Je devais fuir toutes ces réjouissances écœurantes. Marcher: de toute façon je ne savais faire que ça. Je n’avais nulle part où aller d’assez loin, alors j’engrangeais les kilomètres, j’enfilais les jours sans réellement savoir où ils me poseraient. »

J’espère sincèrement que Gildas Guyot et ce diamant noir qu’est Le goût de la viande auront le succès qu’ils méritent!

Gaël

L’esprit de Giono plane encore!

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Vendredi dernier 16 novembre, nous organisions une soirée dédiée à Jean Giono. Nous avions invité Alain Emery à parler de cet auteur qu’il affectionne tant. Et quelle soirée!

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Pour certains ce fut une découverte, pour d’autres l’occasion d’échanger entre gionistes (eh oui c’est comme ça qu’on dit!).

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Comme tout grand passionné, Alain Emery était… passionnant, et a donné envie à toute l’assemblée de se plonger dans l’œuvre de Giono.

Un grand merci à lui, et merci également à Henri-Noël Mayaud qui a lu trois passages tirés des œuvres de Giono, ce qui a permis à certains de découvrir toute la poésie dont pouvait faire preuve l’illustre écrivain.

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Une soirée riche et conviviale comme on les aime!

Et encore un grand merci à Michel Forget pour le crédit photo.

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Les libraires masqués

J’ai couru vers le Nil

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J’ai couru vers le Nil, traduction Gilles Gauthier, Actes Sud, 432 pages, paru le 05/09/2018, 23€

Plus de dix après l’immense succès de L’immeuble Yacoubian, Alaa El Aswany nous offre sa révolution égyptienne au travers de péripéties et de personnages attachants.

Le Caire, 2011. La place Tahrir accueille tous les révoltés, tous les défenseurs de la liberté dans un mouvement populaire qui rassemble les générations. Asma et Mazen vont vivre leur histoire d’amour par le prisme de cette mobilisation. Nous croisons également deux étudiants en médecine, Khaled et Dania, issus de milieu différents mais que le combat va réunir. Achraf, grand bourgeois copte va s’affranchir de sa femme et de son rang social pour rejoindre la révolution et ouvrir ses portes aux manifestants. Et puis il y a Nourhane qui voit en ce mouvement l’opportunité de mener à bien ses ambitions et de s’ériger en icône.

Alaa El Aswany réunit toute une galerie de personnages et nous fait ainsi vivre cette révolution égyptienne de l’intérieur. Bien sûr, le regard de l’auteur est orienté, mais comment pourrait-il en être autrement au vu de la situation ? A ses risques et périls (l’auteur est toujours dentiste au Caire et ce roman est interdit de publication en Egypte), Alaa El Aswany nous offre ce nouveau roman profond, touchant, drôle aussi, par moments et c’est une belle réussite.

 

Emma

Le cœur blanc

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Il y a eu le temps de la haute mer pour Catherine Poulain, voici venu le temps des saisonniers, des villages du Sud écrasés sous le soleil, des forêts assourdissantes du bruissement d’ailes des cigales. Le cœur blanc est un roman poétiquement noir, une histoire écrite comme une tragédie antique.

Rosalinde, brindille rousse aux jambes fuselées, travaille selon le fil des récoltes. Elle arrive dans ce village autrefois abordé, elle est de ceux et celles « (…) qui s’en vont, celle de ceux qui marchent. Nos migrations, comme disent les hauts placés, celles qui nous ont sauvés toujours. Mais leurs mots à eux ne diront jamais vraiment l’errance de nos parents, leurs dérives et leurs naufrages parfois, les tiennes, les miennes(…) ». Il y a Césario, le sage, le coryphée de ce chœur d’âmes libres qui se ramassent en camion pour aller cueillir abricots, lavande, raisins. Par brassée ils font leur bout de chemin, passés par ici, disparus là, réapparus là-haut.

Rosalinde vit sa vie de femme libre, choisissant parfois la morsure amoureuse d’un homme pour une nuit, attachée à sa liberté, jouant parfois avec le feu. Elle se sait observée par les « loups », la meute de ceux qui veulent la posséder et qui murmurent déjà sur son passage ce mot de « salope » parce que « les femmes c’est à eux » comme le dit l’un des personnages. Il y a aussi Mounia, la Mounia-soleil qui se jette à cœur perdu dans l’été, le travail physique et l’amour d’un homme perdu. Ces deux femmes vont un jour se rencontrer pour échanger leur amitié, un bout de leur histoire et insuffler un temps doux avant le grand incendie… .

Le cœur blanc possède une ambiance rare, à la fois flamboyante et opaque. L’écriture de Poulain nous enserre dans ce village de bout du monde pour ne plus nous lâcher, avec cette tension palpable et ce désir ardent de vivre libre, jusqu’au bout. Voilà encore un grand roman de cette auteure, à ne pas manquer!

Le coeur blanc de Catherine Poulain aux Éditions de l’Olivier – 256 p. -18,50 euros –

Fanny.