Un livre de martyrs américains

dav

Une fois de plus je suis soufflé!!

Joyce Carol Oates est une romancière époustouflante, prodigieuse, phénoménale!

Plus de cinquante ans d’écriture, et plus d’une cinquantaine de romans publiés (je ne compte même pas les recueils de nouvelles!). A chaque livre, une densité rare, une grande profondeur, souvent d’une qualité littéraire digne du Nobel (qui sait ?)

Joyce Carol Oates interroge nos sociétés, scrute la mécanique intime au cœur des problématiques sociétales d’aujourd’hui, et refuse la simplification hâtive qui trop souvent conduit à une compréhension étriquée du monde dans lequel nous vivons.

Dans Un livre de martyrs américains (éditions Philippe Rey), Joyce Carol Oates aborde un sujet qui divise: l’avortement. A la fin des années 90, dans une petite ville au cœur du Midwest, un père de famille, charpentier, fondamentaliste chrétien, abat un médecin avorteur devant la clinique où il exerce. Pour les familles, leurs femmes, leurs enfants, comment réagir et continuer à vivre après un tel drame? Comment se construire un avenir qui ne soit enchaîné au passé? Qui sont véritablement les nouveaux martyrs américains?

Le sujet ne peux laisser personne indifférent. Et loin de prendre parti, Joyce Carol Oates laissera le lecteur cheminer avec Naomi, Darren, Edna Mae, Dawn, Melissa, Jenna…

Remarquable et nécessaire.

Gaël

A voir: l’interview de Joyce Carol Oates par François Busnel

https://www.france.tv/france-5/la-grande-librairie/la-grande-librairie-saison-12/1071317-rencontre-avec-joyce-carol-oates.html

 

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Miss Islande

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Voici un petit bijou littéraire qui porte en lui un charme fou. Quel plaisir de retrouver Ólafsdóttir (traduction Eric Boury) dans toute la finesse de son écriture et de son atmosphère.

Nous sommes dans les années soixante lorsqu’ Hekla, vingt et un ans, débarque à Reykjavík avec, sous les bras, sa machine à écrire et une petite valise.

Hekla, dont le prénom est emprunté à celui d’un volcan actif situé dans les Hautes Terres d’ Islande, va vers son destin d’auteure, sans esbroufe ni délire égotique : elle y va, portée par son art et son amitié pour Jón et Ísey.
Lui rêve d’Ailleurs avec un A majuscule pour le porter sur ses ailes, car Jón adore la couture et les hommes dans un pays où la société islandaise ne peut supporter ce genre de « fantaisie ».
Elle, tendre amie d’enfance, rédige secrètement son journal de bord, petite merveille poétique sans en avoir l’air… ce qui en fait toute sa beauté; Ísey est déjà mère de famille à dix-huit ans, tout à fait dans le cadre de l’époque.

Avec une tendresse éblouissante pour ses personnages, Ólafsdóttir nous peint cette Islande conservatrice et corsetée des années soixante qui assène à ses enfants sauvages « Sois belle et tais-toi » ou « Tu seras un homme mon fils ».

Hekla a un père aimant passionné par les volcans, elle possède cette force qui lui dira de ne jamais être cette « Miss Islande » bonne à marier, mais d’y aller, de déployer ses ailes d’écrivain.
Jón a une faille en lui, part sur les bateaux de pêche juste pour pouvoir vivre un quotidien devenu trop étriqué pour lui.
Ísey regarde en face sa condition et puise dans cette vie de foyer l’essence même de son art, sans le reconnaître.

J’ai embarqué totalement auprès d’eux, leur langage, leur corps, leurs questionnements, leurs aventures, leur inconstance, leur bravoure.

Miss Islande est un roman lumineux qui m’a transporté sur ses sentiers de traverse, ceux qui donnent envie de croire en ses rêves et en l’accomplissement de sa vie.
Un petit miracle à lui tout seul.

Fanny.

 

Les altruistes

Les-altruistes

Voici un roman caustique à souhait.

Quand j’ai refermé ce livre, m’est venue subitement l’image d’un presse-citron libérant le jus acide d’un agrume. Je pourrais alors vous parler de ma tarte au citron mais il est nettement préférable que je vous présente la cuisine interne à la famille Alter.
Toutefois, sachez déjà une chose, ce roman se dévore.

Avec un sens exquis de la formule, Andrew Ridker ( avec la traduction essentielle d’Olivier Deparis ) brosse le portrait des Alter. Cela commence par les enfants.
Maggie est une jeune femme frêle qui donne plus que de raison car il y aura toujours plus malheureux qu’elle. Et il n’est pas non plus normal – pour elle – que tout ce monde ne soit pas aussi altruiste que sa personne.
Ethan, lui, est un effacé. Un effacé résistant, bouillonnant de rage, d’envie, d’amour, de reconnaissance.
Puis le père, Arthur, grand professeur anonyme, en quête égotique, héroïque, érotique.
Ces trois personnages dérivent depuis la mort de Francine, la mère, l’épouse, la thérapeute, clé de voûte de cette famille.

Un jour, ce triumvirat se retrouve au sein de la demeure familiale, chacun(e) pour une bonne raison… et la boite de Pandore s’ouvre.
Avec un humour féroce, Ridker gratte le vernis de ce qui était une apparente parfaite fratrie américaine.

Avec jubilation, j’ai suivi les affres, les déconvenues, la férocité, la lâcheté des personnages. L’auteur nous parle d’argent, de privilège, d’ascension sociale, de toilettes sèches et d’infidélité.
Lire Les altruistes, c’est lire une redoutable histoire à la construction vive et acérée, c’est passer de la consternation à l’éclat de rire et vivre un sérieusement bon moment de lecture…ou une jouissive représentation théâtrale, car il y a de cela aussi dans ce « presse-citron littéraire ». Bref, n’hésitez surtout pas à aller à leur rencontre 😉

Fanny.

 

 

La vie en chantier

dav

Mais comment fait-il pour vous prendre au cœur si totalement ?. Pete Fromm est de retour pour un roman sublime La vie en chantier, traduit par Juliane Nivelt.

Marnie et Taz sont amoureux, ils vivent une vie de chantier, la rénovation entière d’une bicoque, le travail du bois, les amis, la nature, le partage. Un jour, Marnie montre à Taz un test de grossesse positif. C’est le départ pour une nouvelle aventure qui, trop vite, tournera court. Taz revient seul avec l’enfant.

Avec cette incroyable finesse de trait, Pete Fromm dessine ce nouveau chemin, abrupt, que Taz doit emprunter, jeune veuf épris d’un amour parti trop vite qui doit continuer à vivre, pour sa fille, envers et contre tout… les peurs surtout.

Voici un roman de l’intime, en dehors de tout pathos, le talent d’un écrivain qui touche à l’essentiel. Fromm vous donne une histoire pleine et entière, sans esbroufe.
Cela touche l’âme, il ne peut en être autrement, car Taz et Marnie, puis les autres, sont des héros attachants, ceux du quotidien, humbles, euphoriques, généreux, têtus, amoureux, avec leurs fêlures et leurs grands sourires.

La vie en chantier est un livre d’expérience, une vie à ciel ouvert ( celui du Montana car « Fromm is Fromm » ), une vie faite d’essence de bois et de liniment. C’est un livre qui se ressent, vous fait éprouver l’âpreté et la beauté d’un quotidien, celui que nous vivons, fait de tristesses et de grandes joies, de petits bonheurs et de vastes douleurs… un peu comme ce paysage du Montana : ses montagnes acérées et ses lacs limpides.

La vie en chantier comme un attachement à sublimer le « vrai ». Coup au cœur.

Fanny et Gaël.

 

Un monstre et un chaos

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Happée, subjuguée, effarée, emportée. Un monstre et un chaos vient d’une histoire tristement ancienne, celle de la violence des hommes faite à leurs semblables.

Avec son écriture d’une rare finesse, sa manière de déployer les scènes avec maestria, son sens du rythme et de la dramaturgie, Hubert Haddad signe un très -très- grand roman.

Nous sommes en 1941. Ils sont jumeaux, Ariel miroir d’Alter, deux jeunes garçons d’une bourgade polonaise, Mirlek. Ce sont les enfants du désastre, déjà marqués par les blessures familiales liées à la Grande Guerre, entourés d’âmes fracassées.
Shaena entoure ces deux gamins qui surgissent, se fondent, surprennent, découvrent, vivent ! Puis un jour, un monstre d’acier s’approche du shtetl, articulé par des hommes assoiffés de sang, de rage, de haine.
Soudain, Alter perd Ariel, sa maigre famille, son foyer tremblant. Il erre, soutenu par le refuge de la forêt, il avance, hébété.

Alter se retrouvera dans le ghetto de Lodz. Il ne se soumet pas au port de l’étoile, résiste à sa manière, surgit, guette, rencontre, se débat, s’échappe, puis se laisse apprivoiser par Maître Azoï qui tient en ce lieu, un théâtre de marionnettes. Mais dans cet espace entravé existe aussi, et a vraiment existé, Chaïm Rumkowski, autoproclamé « Roi des Juifs ». Ce personnage sauve ce qui déjà ne lui appartient plus et brise son peuple avant de le mener au chaos.

Rumkowski transforme le ghetto en camp de travail, petites mains qui se brisent sur les fils tendus des machines, tout cela pour servir le Reich.
Dans cette apocalypse, Alter trouve des bouts de tissus dans la caverne de Maître Azoï, il polie, biseaute, assemble, peint, vernit, crée sa marionnette, miroir de l’âme.

J’ai été envahie par ce roman, j’y ai ressenti tellement de choses, à la fois la beauté et la cruauté, la maigreur et l’opulence, la lâcheté et le courage, l’infamie et la résistance.
Un monstre et un chaos vous happera jusqu’à la dernière page, les blessures profondes venant chercher l’onguent provenant de cette culture yiddish vive et éternelle.

Un monstre et un chaos est un éblouissement littéraire, un roman d’une force immense. Ne l’oubliez pas, n’oubliez jamais.

Rencontre avec Hubert Haddad ( joie! stress, mais joie ! ) le 26 novembre prochain, à la librairie ! Mais je vous en reparlerai bien sûr 😉

Fanny émue.

 

 

Âme brisée – rentrée 2019

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Âme brisée de Akira Mizubayashi (éd. Gallimard)

Japon, 1938. Le jeune Rei, onze ans, assiste au Centre culturel de Tokyo à une répétition. Celle du quatuor amateur dont son père est le premier violon. Alors que des soldats pénètrent dans la salle, ce dernier le cache dans une armoire. Le jeune garçon sera le témoin de l’arrestation des quatre musiciens, et de la destruction du violon de son père.

Bien des années plus tard Jacques, luthier à Paris, rencontre une jeune virtuose japonaise…

Difficile de résister à ce roman qui transpire l’humilité, la simplicité, la générosité, tout autant que la passion, le ravissement et l’abnégation. La sensibilité de l’auteur fait naître de belles émotions et place ce roman parmi ceux qu’on oublie pas.

Gaël

Une bête au Paradis

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Une bête au Paradis, Cécile Coulon, L’Iconoclaste, paru le 21/08/2019, 352 pages, 18€

La lecture date un peu (quelques mois) mais mon émotion, après avoir refermé Une bête au Paradis,  reste intacte. J’ai découvert Cécile Coulon il y a quelques années, avec Trois saisons d’orage. J’avais alors été bluffée par son écriture qui m’avais transportée dès les premières pages. En un souffle, j’étais aux Trois Gueules, dans cette région aussi reculée qu’inhospitalière.

Avec Une bête au Paradis, j’ai retrouvé cette atmosphère rurale, terrienne, dure, forcément, mais également poétique. J’ai pensé à Né d’aucune femme, de Franck Bouysse, paru en janvier et à ces autres romans de Nature Writing américains dont nous sommes si friands. Ce peut-être pas la peine d’aller si loin par la lecture puisque, parfois, l’exotisme se trouve juste à côté. Et, cet exotisme je l’ai trouvé au Paradis, moi qui ne viens pas de cet univers, dans la ferme d’Émilienne, auprès de personnages rugueux et tendres qui m’ont empoignée pour ne plus me lâcher.

Bref, Une bête au Paradis est un roman puissant et beau, une bien belle manière de débuter la rentrée littéraire si ce n’est pas encore fait.

Emma