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L’équipe des libraires masqués

Alors voilà, 7 ans que nous vous conseillons à travers ce blog, 7 ans que nous vous faisons rire, pleurer, vous interroger, vous surprendre parfois, vous enthousiasmer beaucoup (enfin ça, nous l’espérons !) avec nos coups de cœur. 7 ans que nous nous enthousiasmons pour un roman, que nous nous affolons pour la venue d’un(e) auteur(e), de traductrices, d’un éditeur, d’une éditrice (prêt(e)s à tout, quitte à faire une petite danse…).

Toutes ces années, donc, où tels les Dafts Punks de la librairie (oh yeah), nous avons sévi derrière un masque, souriants à chaque photo comme des idiots. Nous avons aimé partager avec vous notre quotidien de libraires masqués avant l’heure (…), les échanges commençant sur le blog pour se poursuivre en librairie. De fortes amitiés littéraires y sont même nées.

Vous avez pu nous suivre à Paris ou en Suisse pour les folles aventures d’Emma et Fanny (merci pour l’accueil Festival America et L’Amérique à Oron ! Merveilleux vous êtes) ou être avec nous lors des petits déj’ ou des apéros littéraires. Nous vous avons même embarqués lors d’un petit tour en bateau avec Pete Fromm (oui, nous ne pouvions pas écrire un dernier post sans y mettre Pete). Bref, c’était beau, c’était drôle (enfin, nous on s’est bien marré) et c’était chouette.

Aujourd’hui, c’est un peu compliqué pour Gaël de poursuivre ce blog sans ses deux acolytes. Le temps risque de manquer et puis le cœur n’y est plus tout à fait. « Faire le libraire masqué tout seul, c’est beaucoup moins drôle » dixit Gaël -un certain jour de janvier mais on ne sait plus trop quand-.

Du coup, voilà, le blog s’arrête là, mais les conseils continueront, autrement. En direct live à la librairie pour Gaël (nous comptons sur vous pour prendre soin de lui) puis ceux et/ou celles qui le rejoindront, nous ne le savons pas encore, et, à qui, nous souhaitons de très belles aventures littéraires au Grenier.

Pour le reste, Fanny continue et continuera de chroniquer régulièrement avec la dynamique et chaleureuse équipe du blog d’Aire(s) Libre(s) : https://aireslibres.home.blog/

Emma va se retrousser les manches et tenter de refaire un nouveau petit blog (et inviter ses copains à chroniquer) dès que cela sera possible (Gaël pourra vous donner l’adresse). D’ici là, vous pourrez suivre ses coups de cœur sur son compte Instagram (emma_legeay).

Ce n’est pas facile, en fait, de conclure, de dire cet « au revoir ». Merci surtout pour votre écoute attentive, merci pour votre bienveillance, vos petits mots, qui, ces derniers temps, nous ont fait un bien fou. Prenez soin de vous, que vive(nt) les rencontres, le partage et les découvertes littéraires, encore et toujours!

Les libraires masqués.

« Zoomania »

Il était une fois une ferme. Il était une fois une tornade. Cela aurait pu te faire penser au « Magicien d’Oz », même si cela se passe en Oklahoma, et non pas dans l’état voisin du dessus, le Kansas. Tu les perçois très vite ces Grandes Plaines, ces champs à perte de vue puis cette tornade posant son « doigt de Dieu » sur cette petite bourgade de Mercy. Sauf que, dans ce moment là, pas de clémence, de pitié ou d’indulgence : le doigt frappe. Brutalement.Te voilà ainsi emporté(e) dans l’ haletant et électrique « Zoomania » (« The Wildlands ») d’Abbi Geni, toujours traduit depuis son premier roman – souviens-toi du magnétique « Farallon Islands » – par l’indispensable Céline Leroy.

C’est un tableau ce roman, une suite de scènes, de couleurs, d’humeurs, de lumières, d’espaces et c’est radicalement intense à lire et ressentir.« (…) Notre propriété s’étendait sur plusieurs hectares. Je plissai les yeux à travers la bruine, essayant de trouver de l’ordre dans un fouillis de gouttelettes et de débris. Les arbres n’aidaient pas, qui oscillaient de manière inquiétante et me bloquaient la vue, leur tronc gémissant sous l’effort. Au loin, les vaches étaient couchées – des masses argentées dans l’herbe trempée. C’était préoccupant. »

Cora, la petite dernière de la fratrie McCloud, est le « je » d’Abbi Geni, c’est elle qui te raconte ce phénomène météorologique le plus intense qui soit sur Terre, l’E.F. 5 (Enhanced Fujita), arrivant sur leur ferme, leur famille : le père, Marlène l’ainée emportant les photos de la mère morte en couches, Tucker, le frère parlant à l’oreille des animaux et Jane, l’indécrottable footballeuse. Sauf que l’abri bétonné ne protégera que la progéniture. « Marlène faisait l’appel, répétant nos noms comme dans une comptine :  » Tucker, Jane et Cora. Tucker, Jane et Cora. » »

Et toi, tu lis, avide, prise dans ce rythme qui ne démord pas jusqu’à l’ultime page.

Abbi Geni t’emmène au sein de cette famille disloquée, tu y liras la relation complexe entre frère et sœurs, l’impact différent que peut avoir un même traumatisme : la disparition, l’abandon, l’anéantissement d’un lieu, d’un espoir, d’un refuge, rien ne pouvant se dérouler « comme Avant ».

Je suis toujours autant subjuguée par la manière qu’à l’auteure de sculpter le paysage tout autant que ses personnages, l’un ne pouvant se défaire de l’autre : c’est impressionnant de maîtrise; le déroulé de cette histoire, bâtie aussi comme un thriller, ne pouvant en être que plus percutant. Parce que la nature sauvage, ou la nature humaine – je ne vais pas te refaire le coup de la phrase d’Hobbes et du loup… quoique – est une chose infiniment complexe. Suite à cette destruction, chacune et chacun avance, comme il peut, dans une possible reconstruction, un « plan », sans peut-être même en avoir conscience au premier abord, pris(e) dans sa propre survie.

Cora est celle qui vit l’instant présent d’une petit fille de neuf ans qui en a déjà trop vu. Elle ressent, pressent, hume l’air, n’a jamais pu ressentir la sécurité confortable des autres enfants de son âge. Il y a ce quelque chose qui t’étreint le cœur à lire ce que cette gamine perçoit de sa famille, de ses failles béantes qui s’ouvrent et de cet amour qu’elle a pour les unes et les autres, malgré Tout.

Un autre évènement viendra encore bousculer les cartes du destin des McCloud : une bombe posée à Jolly Cosmetics. C’est à ce moment là que Tucker revient puis disparaît en emportant Cora, Cora enthousiaste, Cora en manque de ce grand frère, Cora en quête d’aventures hors du numéro 43.

Durant cette lecture de « Zoomania », tu oscilles entre joie et peur, douceur et terreur, c’est un mouvement oscillatoire ce roman t’accrochant les tripes. Frère et sœur partent vers le Texas, plus loin encore, « desperados », et, sur leur route, les actes meurtriers de Tucker. Il était une fois cette innocence qui part en éclats, cette identité qui s’altère au fur et à mesure des kilomètres enfouies dans les carcasses, il était une fois l’Amérique.

« Il était une fois un tyran. Appelons-le l’Homme aux poulets.(…) Il les assassinait par milliers et les animaux n’étaient même pas pris par surprise. Ils voyaient la mort venir. C’était douloureux (…) »

Abbi Geni te dit l’écoterrorisme, comment Tucker devient lui-même ce « doigt de Dieu », cette tornade meurtrière qui répond avec haine à cette sixième extinction de masse dont nous sommes les terribles témoins. L’auteure est comme cela, à te mettre en équilibre instable, à te tenir en haleine, les yeux écarquillés.Cora/Corey rejoint une autre identité, elle pourrait aussi se nommer « Dorothy » – oui j’y reviens – qui dit à la fin du conte que « Rien ne vaut sa maison » mais ne sait plus par quel chemin la rejoindre. C’est prenant en émotions multiples cette histoire.

Tu continueras à agripper ses pages jusqu’à cette fin à la fois surprenante et inévitable, celle qui nous dit la Sauvagerie. Abbi Geni se transforme alors en peintre de la Renaissance, l’époque des bestiaires où la présence de l’animal soutient le propos de l’œuvre. Cela devient mordant, tragique, parfois comique, sanglant, étrangement surréaliste car tout à fait proche de Nous.

« L’animal ne se donnait pas en spectacle (…) c’était une créature dépaysée, désynchronisée, qui avait passé sa vie en cage (…), seule pour la première fois, à des kilomètres de tout ce qu’elle connaissait, entourée par la profusion inimaginable d’étrangeté et de beauté. Comment y répondre autrement qu’en dansant. »

« Zoomania » est cette histoire multiple, passionnante, puissante, violente et superbe. Ne passe pas à côté car elle te dit beaucoup.

Il était une fois… a huge crush.

Fanny

« Indice des feux »

Pour te dire, j’aime ça les nouvelles, prendre le pouls d’un recueil. C’est d’une grande exigence aussi, chaque histoire étant porteuse d’un univers, d’une ambiance, tout en ayant une cohérence dans son Tout. Alors voilà, « Indice des feux » d’Antoine Desjardins est le meilleur recueil de nouvelles lu depuis un « boutte ».

Le titre peut te faire penser à cette estimation du risque d’occurrence d’un désastre écologique; c’est le cas. Et à l’intérieur, sept nouvelles qui te prennent au cœur et ne te lâchent pas.

L’auteur a une manière flamboyante de te dire l’Humain, de replacer l’Être au centre d’une tourmente, d’une matrice, d’une mort, d’un échouage, d’une révélation, d’une aventure, d’un bel héritage.« À boire debout », « Coupler », « Étranger », « Feux doux », « Fins du monde », « Générale », « Ulmus Americana ». Sept histoires qui t’accrochent au vivant, te disent l’Essentiel, te font virer de bord, te glace le sang, te font sourire, te souvenir, puis monter des larmes d’émotion.C’est à te mettre entre les mains en te disant de prendre ce temps là, de lecture et de respiration. Parce que dans cet « Indice des feux », j’ai aussi aimé la hiérarchie des nouvelles, comme si tu t’enfonçais de plus en plus « en nature », sa générosité même, certes inconditionnelle mais qui ne peut être éternelle puisque l’Homme tente à détruire son nid.

Pour « Fins du monde », Antoine Desjardins pose en exergue une citation de Pierre Bergounioux :« Nous sommes pareils à des ensevelis après que la terre a tremblé. Nous tâchons à nous extraire de la ruine d’un siècle. Nous trébuchons parmi les piliers abattus des grandes espérances. »

Au milieu de ces fins, des étincelles de vie, résolument belles, à relire, contempler, méditer puis les faire vivre en soi.« (…)Notre relation au monde. Notre manière d’interagir avec lui, de l’habiter et de l’accueillir. De le sentir, de le concevoir. Notre habilité à le lire, à le percevoir avec acuité. (…) Notre façon de l’envisager. Le respect qu’il nous inspire. (…) Je te dis Cédric. ça ne sert à rien d’essayer de sauver la planète, les océans, la forêt amazonienne ou les koalas. Ce qu’il faut sauver… ce qu’il faut rétablir, soigner, rapiécer, c’est notre relation au monde dans lequel on vit trop souvent en surface, sans y être vraiment. Sauver notre relation à la nature, au vivant, parce que tout le reste en dépend. Tu me suis? »

Tu prendras ce livre contre toi et tu suivras cet ado qui veut aller au delà de la douleur et du côté larmoyant des Autres, tu écouteras battre le cœur des baleines, ces majestueuses « Right whales », pendant qu’un couple apprend la vie, tu trébucheras en compagnie de cet homme saoul qui retrouve un chemin n’étant définitivement pas le bon, puisque la sauvagerie n’est pas forcément celle que l’on trouve dans les yeux jaunes d’un coyote, tu seras ému(e) par deux frères et sauras que l’avenir devra peut-être sa survie aux canards boiteux, tu retrouveras ton enfance en pédalant sur les chemins de traverse, tu auras les foies, tu auras la rage, puis tu finiras envelopper dans les bras d’un grand-père puis d’un Orme d’Amérique, celui qui déploiera tout son talent pour t’atteindre en plein dedans.

« Une histoire de solitude. De solitude, de patience et d’amitié. »

C’est tellement intense à lire, à faire palpiter en toi.« Indice des feux » fait passer la lumière dans les failles de notre histoire à la Terre, de notre lien au Vivant. Il est juste indispensable que tu ailles le quérir afin de le laisser résonner en toi.

Coup au cœur puissant.

Post-scriptum : Et, s’il te plaît, va au-delà du genre, du « oh non moi je suis plutôt roman » parce que ce serait franchement dommage de passer à côté pour si peu.

Fanny

« Le Démon de la Colline aux loups »

Pour tout te dire, je l’ai lu d’une seule traite et cela a été difficile d’émerger de ce livre. « Le Démon de la Colline aux loups » tatoue l’esprit, il ne peut en être autrement.

Du temps. Il m’a fallu du temps pour écrire et te dire que c’est une pépite, mais une pépite d’une noirceur absolue. Pourtant, rien ne pourra te faire quitter Duke. C’est lui qui te raconte son histoire.

Duke est un enfant sauvage, son « nid », sa matrice est celle des corps nus, chauds et rassurants de ses frères et sœurs. La première fois qu’il ose pousser la porte de cette pièce, où aucune lumière ne passe, c’est pour y recevoir une gifle de la part d’une femme vêtue salement de blanc. Sa génitrice devenue forme enfantine de la méchante sorcière. Là ne sont pas les monstres, là sont les Hommes.

Duke, qui ne sait même pas son propre prénom, te raconte son histoire, avec ses mots. Cela pourrait te crisper, ces mots qui sortent de cette bouche, bouche comme celle du Lennie Small et John Steinbeck. Sauf que Duke n’est pas bêta, il sait. Un jour, il éclate les dents d’une petite teigne de la récré, Duke a un démon en lui qu’il va falloir brider pour ne pas recommencer l’horrifique schéma familial.

Duke subit le viol de son géniteur. Il subit, ne se guérit pas, subit pour, à un moment, montrer ce que ses mots ne peuvent arriver à sortir. En lisant ce moment, j’avais les larmes, à la limite du supportable. Et pourtant cette plume, celle qui t’écrit la résistance obstinée de l’enfant, sa poésie aussi, oui, sa poésie, parce que Duke a son langage, son propre sens de la formule.

« Ce qui est étrange avec la fin de mon enfance et la disparition du nid c’est que ça m’a beaucoup intéressé de faire le parallèle parce que c’était l’horreur mais au fond c’était notre paradis et rien n’a été mieux que cela (…) »

Duke va quitter la Colline aux loups pour y rejoindre une famille d’accueil, aimante. Mais est-ce suffisant pour effacer cette horreur ? pour éloigner le Démon ? pour pallier au « nid »? Agrippée je l’étais aux pages, parce que Duke y montre sa troublante sincérité, sa part de sauvage, d’impitoyable et d’émerveillé. Rien n’est blanc, rien n’est noir et comment se construire dans ce fatras de chairs, de désamour et de violence? Duke s’agrippe aussi, traverse, renverse, se relève, échoue, réussit, combat, se blesse, le sait, tente encore.

Dimitri Rouchon-Borie a été chroniqueur judiciaire durant dix ans, dix années durant lesquelles il a du en observer des Duke durant leur procès, a dû y reconnaître la peine, la vengeance, la résilience impossible, la saleté d’une vie, parce que dans « Le démon de la Colline aux loups » cela te saute à la cervelle. Puis Duke se ressuscite à lui-même, lové dans la nature. Alors, tu as, dans cette noirceur éclatante, des éclats de vie, des joyaux qui te racontent toute l’ambivalence de ces vies brisées.

« Dans la nature je pensais que tant que la chaleur était là le Démon ne pouvait rien faire j’étais dans l’origine des choses et rien de plus rien de moins que toutes les autres créatures et les fleurs et les herbes.(…) Au bout d’un moment la conscience des choses disparaît elle est absorbée on ne sait pas ce que l’on est mais on est et c’est pas plus compliqué que ça.(…)Là où il y avait une couleur il y en a cent et là où il y avait un son il y en a mille. Et plus je recevais ces détails comme des cadeaux plus j’en cherchais de nouveaux et plus je m’enfonçais dans les plis et les replis de l’univers et j’oubliais tout (…) »

« Le Démon de la Colline aux loups » te raconte la condition humaine d’un être enfermé dans le noir. Il te dit tout Duke, ça t’écorche le cœur, tu pleures, tu auras envie de le serrer dans tes bras, et puis non, et puis si. C’est un premier roman et… quelle plume! quelle prise à partie! quelle prise de risque! Un uppercut l’histoire de Duke.Tu comprendras, c’est un coup de cœur et j’aimerais que tu ailles à sa rencontre, la boîte à pulsations bien accrochée et l’esprit ouvert à l’aventure littéraire.

C’est du grand.

Fanny

« Encabanée »

Cela te tente un aller direct dans les bois ? Si ton « Oui » est franc et direct, alors cette histoire est totalement faite pour toi. Tu vas t’enfoncer dans les grands espaces blancs, prendre refuge au sein d’une cabane, faire rougeoyer ton feu et lire l’histoire d’Anouk.

Anouk est cette jeune femme qui n’en peut plus de Montréal, de la sloche sur les grandes artères bouchées, des lumières qui brisent le ciel parfois étoilé, du rythme inutilement brutal de sa vie.Alors elle part Anouk, elle va s’encabanée dans ces bois du Bas-Saint-Laurent, et c’est son journal que tu vas parcourir jour après jour.

« La grange est remplie de vieux outils rouillés que je trie. Égoïne, chignole, hache – charpentières de l’Apocalypse ou planches de Salut – armes fantasques de palissade serpente de ronces que j’érigerais autour de mon cœur affolé, de mon corps meurtri et de ma terre, trop belle pour être protégée de la nature humaine. »

Il y a de la poésie de l’instant, l’engagement de l’héroïne, miroir de l’auteure, elle aussi encabanée dans le Haut-Kamouraska. Avec une plume proche de son essentiel, Gabrielle Filteau-Chiba construit l’histoire d’Anouk, il y a ses listes numérotées, ses coups de griffe à l’encontre de l’humanité, le récit qui, en lui-même, donne des contours à cet univers gelé immaculé.

Et un jour, une rencontre, par n’importe laquelle puisqu’il ne peut en être autrement dans cette région reculée, sauvage mais pas tant que cela, le monde de la destruction n’étant jamais loin.« Encabanée », c’est aussi la question du désir, de la solitude, de la peau, de cette chaleur humaine manquante puis follement attachante. Anouk dit son corps mais aussi sa Marie-Jeanne, Gilles Vigneault et d’autres plumes rattachées à la sienne.

C’est le charme de cet ouvrage, car ce n’est pas l’histoire d’une performance, d’une aventure extrême, c’est avant tout la place d’une femme en forêt, d’un être reconsidérant son monde et ses propres valeurs.

Entre les planches de cette cabane, il y a le refuge de la colère, la résistance au froid et ses tourments poétiques, la jouissance de l’instant jouxtant le hurlement des coyotes, le crépitement du feu tandis qu’au loin, un braconnier tue sa proie.

« Que toutes les courbes de ma route avaient comme unique dessein de me mener ici pour survivre à un hiver froid, mais couronné d’étoiles et de perles de sagesse, je ne saurais le dire avec certitude. Destin ou non, les couleurs de cette nuit blanche ont réveillé en moi une palette d’espérance, bien plus que tous les amants du monde. »

Coup au cœur engagé.

Fanny

« L’enfant de la prochaine aurore »

En 2018 apparaissait l’intense « LaRose » de l’indispensable Louise Erdrich. En 2020 apparaît le magnétique « L’enfant de la prochaine aurore » (« Future home of the living God »), traduit par l’indispensable Isabelle Reinharez.

Après l’enfant qui panse les blessures des adultes, voici l’enfant qui n’a pas le droit de naître, une dystopie qui nous plonge dans un monde fait de beautés, d’angoisses, d’intégrisme religieux, de dictature, de propagande, de résistances et de mémoires ancestrales. Au sein de cet univers littéraire il y a notamment Margaret Atwood, il faut compter maintenant sur la puissance de frappe de Louise Erdrich.

Ce roman m’a rendu électrique, effarée, habitée par Cedar Hawk Songmaker, par Tia, Sera, Trésor, Mary Potts, Little Mary, La Mère. L’auteure a commencé cette histoire en 2002, avant d’y apposer le mot final en 2016. Louise Erdrich nous rend son épopée, son chant de fin d’un Monde et c’est bouleversant.

Cedar est une jeune Indienne adoptée par un couple de Blancs de Minneapolis, Sera et Glen. La jeune femme reste en demande de ses origines premières tandis que notre monde vacille. Une « dégénérescence » qu’Erdrich distille, une fin qui nous effleure, s’insinue, et donne une puissante atmosphère à son ensemble.Tu te prends à ce « jeu », cette fausse gentillesse, cette surveillance de plus en plus écrasante, la manipulation qui s’opère en douce. Génétiquement, nous nous transformons, Cedar y apporte sa clairvoyance, sa jeunesse, sa foi en ce qui pousse en elle : un être qu’elle désire profondément, que cette nouvelle société ne veut pas.Les femmes enceintes sont alors recherchées, dénoncées, trahies, enfermées dans des hôpitaux d’où aucune ne ressort. Et tu sauras.

Ce sont un peu comme la vie et la mort d’étoiles, c’est comme cela que je l’ai ressenti.Parce que ce livre te pose dans un autre espace-temps, différent certes, mais le même, pourtant, à certains égards. Car Louise Erdrich empoigne la question de la maternité, sa beauté, sa férocité et ce contrôle que les Hommes continuent d’exercer sur les corps féminins. Parce que le cœur de « L’enfant de la prochaine aurore » est là : contrôler le cycle des naissances, déterminer le « Bien » et le « Mal ». L’auteure, allemande du côté du père et Ojibwé du côté de la mère, prend cette thématique à revers et confronte la religion et ses extrêmes. Dans le roman, « la Mère » s’insinue en tout, appelle ses « petites » à raison gardée: ne pas garder l’enfant, rejoindre ses églises et rebâtir une société de l’Avant, celle où le code génétique n’était pas encore menacé.

Et j’ai suivi Cedar dans sa résistance, happée par son histoire car ce roman se vit, littéralement.À travers son héroïne, Louise Erdrich pose la question de cette liberté, du pouvoir féminin, de l’affranchissement des normes socialo-religieuses, du genre qui importe peu et de l’Être qui se doit d’être.

Trois entités hantent son roman : Marie, Kaveri Tekakwitha et Hildegarde de Bingen. La première est l’image même de la virginité, porta (tout de même) Jésus en son ventre durant deux mois, sept mois, ou à terme selon les différents textes, puis disparaît. La seconde, jeune Mohawk, orpheline à quatre ans, au moment de l’arrivée des Blancs sur son territoire, est la toute première autochtone d’Amérique du Nord a être canonisée. Elle refusa un mari imposé, rentra en religion, mourut à vingt-quatre ans. La troisième était mystique, passa sa jeunesse « enfermée dans un abri de pierre », fut considérée comme la première naturaliste d’Allemagne, fut aussi médecin, voyante, guérisseuse, créatrice de la « Lingua Ignota », un autre langage avec son propre alphabet.Ces trois destinées font résonner leurs voix dans la construction de ce roman, elles lui donnent sa texture, son identité, son paysage.

Louise Erdrich détourne leur culte et les fait retourner à leur source première de Femmes. Ainsi, par « L’enfant de la prochaine aurore », l’auteure se dévoile dans sa profondeur. C’est une insoumise, une veilleuse du Futur, une âme attentive à la connaissance, revêche à l’ignorance, de celle qui aime faire réagir. Ce qui fait de son héroïne, un être commun et exceptionnel.

« Je le sens, là. Le froid qui envahit mon corps, sa clarté. Le ciel déversait de la neige en abondance(…) les flocons tournoyaient autour de nous, tombant toujours plus vite. Il y avait des oiseaux, des oiseaux frénétiques(…)Des merles frigorifiés qui lançaient des trilles tandis que la neige s’accumulait, flocon après flocon. L’air s’est figé et la neige a pourtant continué de tomber. Des gens déambulaient, pareils à des ombres blanches, et leurs voix étaient les cris d’enfants perdus. »

Un grand roman de cette Rentrée hivernale, d’une intensité grave et magnifique.

Coup au cœur absolu.

Fanny.

« Là où nous dansions »

« Là où nous dansions » de Judith Perrignon, une histoire se déployant entre 1935, les années 60 et 2013, année de la démolition des tours. Ce livre c’est une épopée particulière, des personnages attachants, une humanité résistante au sein d’un système ultra capitaliste, un style littéraire qui vous transporte avec maestria au sein du projet Brewster-Douglass, Douglass étant le nom d’un abolitionniste afro-américain, auteur et réformateur.

Judith Perrignon est journaliste et romancière, sa trame est résolument basée sur des faits réels tout en vous portant au sein des âmes de ses héroïnes, et héros, de l’ordinaire. En 1935, Eleanor Roosevelt met en place, contre vents et marées, un projet d’habitation de grande envergure: le premier ensemble de logements sociaux financé par le gouvernement fédéral pour les Afro-Américains. En 1960, le Brewster-Douglass Project est avant tout une grande communauté remplie de familles, de femmes et d’enfants surtout, et d’hommes souvent absents, pris par ce travail en usine qui les ronge peu à peu. En 2013, le 29 Juillet, un artiste français, est retrouvé mort par balle, au pied d’une des tours. Il faudra du temps pour reconnaître celui qui se faisait nommé, le temps de l’enquête, « frat boy » alias « Zoo Project », de sa véritable identité, Bilal Berreni. Entre ces trois périodes, le temps est relié de manière touchante, haletante, foncièrement humaniste, délicatement investie par Judith Perrignon.

Ira, flic d’élite, enfant du Brewster-Douglass Project, et sa collègue légiste Sarah, femme à fleur de peau, peut-être miroir de l’auteure, sont le fil rouge de ce passé, cette construction, cette destruction, cette vie, cette mort. Ce livre se lit comme un documentaire passionnant, comme un roman palpitant, comme une vue sur le fonctionnement de notre monde contemporain plaçant le profit avant l’Homme, comme un chant d’amour pour une ville touchée de plein fouet par la « bankruptcy », mot affiché, répété, expiatoire presque.

Et puis « Là où nous dansions » c’est aussi un rythme, des voix, une musicalité. Détroit, temple du Blues, terre originelle de la Motown qui mit en lumière les « filles » du Brewster Project comme Diana, Florence et Betty, futures « Suprêmes », les p’tits gars comme Marvin (Gaye) ou Stevie (Wonder). C’est une émotion de se faufiler dans ce quartier où résonne, au delà des pas, les espoirs, les envies, la nostalgie, le désamour, les rêves et les tourments, tout ce qui fait une vie, la multitude de voisins en plus.

Alors, tu partiras, à la rencontre de celles et ceux qui ont fait vivre ce quartier, cette ville, puis tu y liras la détérioration liée à la désillusion, l’attachement des gens à leur « territoire », vibrant au gré de l’histoire populaire américaine, dans ce qu’il y a de plus touchant. Au gré des chapitres, tu seras marqué(e) par Détroit, cette ville devenant une entité fière et chaleureuse, abandonnée et résiliente.

« Je dois t’avouer que je commence à en avoir marre de ces touristes des ruines, de leurs vidéos qui tournent, de leurs vidéos qui tournent, de leurs photos, c’est pornographique, paraît même que ça fait fureur dans les galeries chics! Mais tu ne vois personne, jamais personne, sur leurs clichés! Comme si y avait plus un habitant dans cette ville, comme si les gens d’ici ne comptaient pas, n’existaient pas! Pourtant nombreux sont ceux qui sont restées malgré tout, qui se battent chaque jour, qui ont vu s’effondrer la maison du voisin, trembler la leur, qui font ce qu’ils peuvent! Des gens magnifiques! J’ai le nez dans le sang et le crime, mais je ne cesserai jamais d’aimé ceux d’ici… Et personne ne prend de photos d’eux!(…) ça ne les intéresse pas de comprendre comment on en est arrivé là, ils veulent poser devant les éboulis de Packard et poster la photo sur Facebook. Packard est fermée depuis 1958. 1958! Tu parles d’une nouvelle. Mais ils n’en savent rien, ils s’en foutent, c’est l’apocalypse qui les excite, le vide. Moi et l’apocalypse. Moi et le vide. Et ils m’emmerdent avec leur vertige(…) »

C’est à ce moment là que je suis totalement tombée en amour d’Ira, et de tous les « autres », révélés par la plume de Judith Perrignon, qui redonne un cœur aux vivants , aux disparus, aux cramé(e)s, aux camé(e)s, à celles qui vendent leurs corps, qui luttent, ceux et celles qui portent leurs histoires, font comme ils peuvent, oui, isolé(e)s, solidaires, beautés héroïques et attachantes.

Si tu veux prendre le pouls de Détroit, c’est d’abord dans cet ouvrage que tu le trouveras.

Coup au ❤️ puissant.

Fanny

Nouvelles vies

Chers vous toutes et tous,

C’est avec pas mal d’émotion que nous vous annonçons notre départ de la librairie Le Grenier au 31 janvier 2021.

Au fil des ans, nous avons aimé vous conseiller, nous dire, partager, nous enthousiasmer ensemble et découvrir tout autant. Il y eu des fou-rires, des chocolats, de l’émotion à transmettre et à recevoir de votre part, car une librairie n’est pas un lieu anodin, c’est un endroit de rencontres, d’évasion, d’histoires à connaitre pour vous les faire reconnaitre, des tout-petits jusqu’aux plus grands. Nous pouvons vous dire que c’est comme une grande famille de passionnés.

Alors un grand, un énorme merci à vous, lectrices et lecteurs, éditrices et éditeurs investi.e.s et représentant.e.s enthousiastes. Nous allons chacune partir vers de nouvelles aventures, espérant vous retrouver ici, là ou là-bas :).

En attendant, nous vous souhaitons une très belle année 2021 faite, bien évidemment, de belles histoires passionnantes, engagées, puissantes ou apaisantes. Prenez soin de vous, de vos rêves et conservez votre joie bien au chaud.

Avec toute notre amitié vers vous.

Natacha, Fanny, Emma et Estelle

Les cartes du Grenier :) soutien à la librairie.

« C’est kikiveutdescartes ?« 

Les Amis du Grenier et les anciens gérants du Grenier, Soizic & Fanch Merdrignac, ont lancé une opération de soutien « spéciale Covid » afin d’aider la librairie.
Pour 12,50 euros tu as droit à ton lot de 7 cartes postales (chaque lot contient les 7 visuels que tu vois sur l’image), imprimées sur papier mat, dessinées par Fanny.
Mais comment faire diantre saperlipopette ?
Ou tu passes directement à la librairie sur Dinan pour les récupérer.
Ou tu es loin, tu remplis le bon de commande qui s’affiche juste au dessous de ce texte et tu l’envoies avec ton chèque à l’ordre de Librairie Le Grenier à :
Fanch Merdrignac 14 Rue Saint Anne, 22100 Quévert.

Dans la limite des stocks disponibles.

MERCI!

Les libraires du Grenier.

Beautiful Boy

« Beautiful Boy » est un livre au charme fou qui possède à la fois ce qu’il faut d’anecdotes pour vous plonger dans l’univers socio-culturel de l’époque, à savoir la toute fin des années 70, et tout ce qu’il faut d’humanité pour faire passer John Lennon du statut de rock-star à celui d’homme au foyer ayant une accointance avec la cuisine macrobiotique.

D’Août 1979 à Décembre 1980, Tom Barbash nous entraîne dans un conte mêlant personnages fictifs et réels.

Anton, jeune homme de vingt trois ans, revient du Gabon où il avait intégré les Peace Corps. Ce « Corps de la Paix » avait été créé en 1961 par John F. Kennedy « afin de promouvoir la paix, l’amitié et le développement ». Anton revient amaigri, suite à une grave crise de paludisme, et rejoint sa famille installée au Dakota Building. C’est le moment de retrouver sa place et d’y affirmer son indépendance.

Avec un sens exquis de la répartie et du détail, Tom Barbash, avec la complicité talentueuse de la traductrice Hélène Fournier, nous raconte cette famille aisée de l’intelligentsia américaine. La mère, ancienne actrice devenue femme au foyer, s’investit alors dans la campagne de Ted Kennedy. Le père, Buddy pour les intimes, est un ex-présentateur de talk-show, charmeur, talentueux orateur, père passionné par son job. Kid, le cadet, est un tennisman en voie d’accomplissement tandis que l’aînée, Rachel, est le personnage le plus piquant et indépendant de cette fratrie.

Ce roman est une mine d’anecdotes au sein de ce cocon familial, enthousiaste, parfois désenchanté, en lien total avec son époque. Et puis il y a ce bâtiment où se déroule l’histoire, ce « fameux » Dakota, personnage totalement théâtral à lui tout seul.

« Le Dakota Building où nous avions emménagé quand j’avais quatre ans, est l’un des immeubles les plus connus au monde. On dirait un château des Habsbourg et, tout comme l’Eldorado, le Beresford et le San Remo, il a été construit pour être unique en son genre. L’idée était qu’il puisse offrir dans l’ Upper West Side – un quartier relativement isolé qui ressemblait alors aux vastes plaines des deux Dakotas, selon Edward Clark, le promoteur – le faste d’un hôtel de luxe. Le genre d’endroit où Marlene Dietrich aurait pu se sentir à l’aise. La liste des habitants de cet immeuble et des invités qui y ont défilés est le Who’s Who d’un siècle de culture américaine. (…) »

Dans l’entourage des Winter, au sein de cet ensemble commandé par le fondateur des machines à coudre Singer, et au gré des rencontres fortuites, arrive John Lennon. Le talent de Barbash est alors de vous le rendre aussi proche qu’un des membres de cette famille. Voici un gars discret, artiste engagé, passionné, n’ayant pas sa langue dans sa poche, se voulant en empathie avec le monde qui l’entoure, au delà de son statut de demi-dieu malgré quelques années en dilettante lors de son arrivée au Dakota.

« Beautiful Boy » est un roman qui vous donne l’appréciation du mouvement; il y a le temps du dialogue qui s’équilibre à celui de l’action, c’est palpitant, vivant. Te voilà à t’attacher aux personnages, à l’ambiance et à un contexte où tout s’électrise. Les éboueurs sont en grève, Carter s’embourbe dans la crise des otages américains en Iran, Ted Kennedy reste le fragile espoir démocrate pour l’élection présidentielle de 72, rien n’est joué, notamment face à Nixon, c’est aussi l’année du combat du siècle entre Joe Frazier et Mohamed Ali au Madison Square Garden. Au milieu de tout cela, Anton remet Buddy en selle sur la scène médiatique et John, nouvellement épris de navigation, porte en lui des envies d’évasion océanique et de création.

« Beautiful Boy » est un vraiment beau roman, de celui qui s’écoule et vous secoue, vous émeut et vous enthousiasme.

Alors si vous aimez l’histoire politico-sociale américaine, les romans de famille, John Lennon, les coulisses de la télévision new-yorkaise et… les beignets à la banane (voir la recette à l’intérieur ;)), alors ce livre est totalement pour vous. Il y a, dans cette histoire signée Tom Barbash, de la nostalgie, une humeur attachante, un humour grinçant, de l’amour, de la reconstruction et le destin à la fois captivant et tragique des vies qui se croisent et s’entrecroisent.

« Beautiful Boy » est donc un sacré bon roman. Coup au cœur totalement peace, love et surtout rock and roll.

Fanny.