Histoire d’une baleine blanche

oznor

Les lectures s’enchaînent et ne se ressemblent absolument pas.

Voici un cadeau. Un cadeau à faire à la jeunesse qui part défendre le climat dans la rue, un cadeau à faire aux plus vieux pour célébrer le chant de la vie, un cadeau à faire aux arrogants rois du monde, un cadeau d’une mère à son enfant.

L’ histoire de Luis Sepúlveda est un conte, traduit par son éditrice, Anne-Marie Métailié, un roman intemporel qui nous transporte au Chili, entre l’île Mocha et la Côte.
Intercalé avec les beaux dessins noir et blanc de Joëlle Jolivet, ce texte poétique et magnétique de l’auteur du Vieux qui lisait des romans d’amour, vient nous parler de nature sauvage et d’hommes affamés.

Un cachalot couleur de lune s’éteint sur le rivage et les lafkenche ou « peuple de la mer », viennent pour l’emporter afin d’honorer, de sa présence, le fin fond de l’océan. C’est ainsi que commence l’histoire de cette baleine blanche qui va nous raconter son histoire.

J’ai plongé avec ce cétacé hors norme, qui nous dit sa naissance, sa vie, son secret et la mort de son âme. Il m’a confié les jours de tempête, la folie destructrice de l’espèce humaine, les naissances, les traditions des peuples premiers, l’amour et la contemplation du monde.

Voici Mocha Dick, l’immense cachalot blanc qui venait des entrailles de l’océan Pacifique. Voici l‘ Histoire d’une baleine blanche, un voyage happant, éblouissant.

Fanny.

 

 

La tentation

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François est un chasseur. Il suit un cerf, majestueuse « bête à seize cors dans la lumière dorée d’un jour d’octobre ». Ainsi commence ce roman avec cette plume tournée vers la nature sauvage environnante.
Les descriptions alpines happent, enserrent, projettent dans un univers fait de rudesse minérale et de beauté végétale.

L’homme traque son cerf, hésite une fraction de seconde. C’est le début du changement, François le perçoit, le ressent. La balle part, mais elle blesse au lieu de tuer. François retrouve sa bête mais ne peut l’achever. Un élément, dans sa course, l’a perturbé.

Un frisson me parcourt, me voilà subjuguée. Dans cette ambiance proche d’un « Natural writing à la sauce des Alpes », Luc Lang y dissèque l’âme humaine, les failles familiales avec une écriture à la fois sèche et délicate .

Notre homme est un imminent chirurgien, précis, sûr, concis. Il emporte le cerf, le soigne dans sa « boucherie » et le laisse libre… mais non loin de lui, lui offrant foin et eau.
Le cervidé est là, altier et distant, l’observant, attendant.

En recherchant son cerf blessé, François a cru apercevoir sa fille dans l’habitacle d’une voiture pourchassée par deux motards, telle une biche prise en chasse elle aussi. Cette vision le hante, il cherche à la joindre mais Mathilde est aux abonnés absents.
Au même moment, Mathieu, le fils, trader à New-York, menant grande vie, débarque au chalet familial.
Maria, la matriarche, s’est, quant à elle, réfugiée dans un couvent, veillant sur sa folie destructrice.
Et François… lui recoud les plaies mais n’arrive plus à recoudre les liens familiaux, à retrouver les mots pour panser son angoisse, ou pire, dire son amour.

Le temps s’est chargé de dilater leurs relations aussi facilement qu’une balle rentre dans un tissu pour pénétrer un cœur.

François accueille alors en lui comme une forme de rédemption dans ce monde montagneux où règne calme, luxe, whisky cent ans d’âge et musique classique. Il espère un nouveau lien, un vieux père imaginant le retour au bercail de ses petits.
Mais le danger rôde, le cerf et le chien sentent l’humeur sombre des lieux où des véhicules circulent, sombres, intrigants, menaçants.

La biche surgit alors, une Mathilde apeurée, ensanglantée, tristement accompagnée.
C’est l’heure de l’hallali, le gibier doit être pourchassé avant sa mise à mort.

Lang nous porte au cœur d’un tableau naturaliste où chaque détail compte. La tentation pourrait être le titre d’un verset biblique où le personnage principal, François, joue avec l’illusion d’être un père, un mari, peu persuadé, finalement, qu’il peut s’en arracher, ancré dans son état primitif de chirurgien opulent et de pater héroïque.
De ce jeu illusoire, il ne restera que des cendres.

La tentation possède une grande force attractive, mêlant à la fois roman noir et roman familial.
Du grand art, point barre.

Fanny.

P.S. : Aucun caribou ne fut blessé ou malmené durant la prise de vue. Et je remercie mon fils pour le prêt 😉

 

Le temps est à l’orage

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Vous connaissez cette odeur de pluie qui arrive après un long temps de sécheresse ? Comme si la nature reprenait toute sa place et son ampleur. Et bien j’ai eu cette émotion là après la lecture du dernier Jérôme Lafargue.

Joan est un être qui renaît après un long moment de vie aride, sur la route, dans la guerre et sa violence, dans le deuil de sa jeune épouse.
Il y a désormais Laoline, sa toute petite, et la nature qui l’entoure, bienveillante, vigilante, personnage à part entière. Car Lafargue fait vivre les arbres, ressentir l’état d’une forêt, d’un ciel d’orage. Le style emporte, subjugue par la beauté de ses descriptions. Il y a comme des accents de Ron Rash chez cet auteur.

Joan chante parfois ses airs folk et son blues dans un bar, lit grâce à une belle amitié et garde les Lacs d’Aurinvia, espace protégé et mystérieux.
Joan garde aussi en lui des secrets, une amitié brisée.
Un jour, il découvre des animaux massacrés, disposés de manière particulière, comme si on lui adressait cette mise en scène macabre. Joan ressent alors les tremblements de la terre-mère, c’est ce territoire qui se rebelle tandis que Joan sent monter en lui une ancienne colère.

Il y a des accents de tragédie grecque dans Le temps est à l’orage. Quelque chose qui vous chamboule et vous emporte sur un territoire inconnu, fait de rédemption, de sagesse et de vengeance.
Voici un roman qui s’écoute, se ressent. Jérôme Lafargue est un poète qui aime travailler notre part sombre et rendre la part belle à la nature sauvage. Beauté littéraire.

Fanny.

 

 

Zébu Boy

oznor

Aurélie Champagne porte en elle une langue et, pour un premier roman, c’est déjà remarquable. Et quand, en plus, l’histoire marque le pas et vous emporte, alors là, c’est coup de cœur !

Zébu Boy fut un valeureux garçon vacher, lors des combats, il s’opposait à la bête, la faisait résister, plier. Zébu Boy reste toujours ce beau garçon à la stature imposante, au regard profond. Zébu Boy partit un jour à la guerre pour la « Très Grande France », qui lui prit ses amis, sa fierté, jusqu’à ses godillots.
Ambila (alias Zébu Boy donc) revient à Madagascar, son pays, en Mars 1947.
Il veut recoudre son histoire, recréer le troupeau qui faisait la fierté du père. Peut-être pour ressentir de nouveau la force d’être vivant, appartenant à une terre.
Ambila fait alors le plein d’aody, des remèdes ancestraux comme colliers porte-bonheur selon la circonstance. Il les vendra aux plus nécessiteux d’esprits forts, aux plus offrants surtout.

Zébu Boy veut renaître et nous emporte dans sa quête. Il nous embarque comme il embarquera son partenaire d’aventure, Tantely, à la main blessée à cause d’un amour déçu.

Nous voilà sur les routes à l’heure où l’insurrection gronde.
J’y ai découvert tout un pan de l’histoire malgache que je ne connaissais pas.
Le 29 Mars 1947, une jacquerie sanglante fait face au pouvoir colonial, Madagascar veut sa liberté, la revendique à coup de sagaies, de machettes et d’amulettes.

Le destin d’Ambila le pose sur cet instant alors que résonne encore en lui l’écho effroyable de la guerre. Les images se superposent et agitent notre héros.

Aurélie Champagne nous transporte avec Ambila par Zébu Boy : sur un même tempo, le passé récent violent entrelace le présent rageur.
La tension monte, les réminiscences se font plus vives, happée je fus, car Zébu Boy est un roman qui devient une odyssée, un chant, un cri.

Voici une histoire qui tatoue l’esprit pour en faire, de nouveau, une publication puissante des éditions Monsieur Toussaint Louverture.

Fanny.

 

Un livre de martyrs américains

dav

Une fois de plus je suis soufflé!!

Joyce Carol Oates est une romancière époustouflante, prodigieuse, phénoménale!

Plus de cinquante ans d’écriture, et plus d’une cinquantaine de romans publiés (je ne compte même pas les recueils de nouvelles!). A chaque livre, une densité rare, une grande profondeur, souvent d’une qualité littéraire digne du Nobel (qui sait ?)

Joyce Carol Oates interroge nos sociétés, scrute la mécanique intime au cœur des problématiques sociétales d’aujourd’hui, et refuse la simplification hâtive qui trop souvent conduit à une compréhension étriquée du monde dans lequel nous vivons.

Dans Un livre de martyrs américains (éditions Philippe Rey), Joyce Carol Oates aborde un sujet qui divise: l’avortement. A la fin des années 90, dans une petite ville au cœur du Midwest, un père de famille, charpentier, fondamentaliste chrétien, abat un médecin avorteur devant la clinique où il exerce. Pour les familles, leurs femmes, leurs enfants, comment réagir et continuer à vivre après un tel drame? Comment se construire un avenir qui ne soit enchaîné au passé? Qui sont véritablement les nouveaux martyrs américains?

Le sujet ne peux laisser personne indifférent. Et loin de prendre parti, Joyce Carol Oates laissera le lecteur cheminer avec Naomi, Darren, Edna Mae, Dawn, Melissa, Jenna…

Remarquable et nécessaire.

Gaël

A voir: l’interview de Joyce Carol Oates par François Busnel

https://www.france.tv/france-5/la-grande-librairie/la-grande-librairie-saison-12/1071317-rencontre-avec-joyce-carol-oates.html

 

Miss Islande

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Voici un petit bijou littéraire qui porte en lui un charme fou. Quel plaisir de retrouver Ólafsdóttir (traduction Eric Boury) dans toute la finesse de son écriture et de son atmosphère.

Nous sommes dans les années soixante lorsqu’ Hekla, vingt et un ans, débarque à Reykjavík avec, sous les bras, sa machine à écrire et une petite valise.

Hekla, dont le prénom est emprunté à celui d’un volcan actif situé dans les Hautes Terres d’ Islande, va vers son destin d’auteure, sans esbroufe ni délire égotique : elle y va, portée par son art et son amitié pour Jón et Ísey.
Lui rêve d’Ailleurs avec un A majuscule pour le porter sur ses ailes, car Jón adore la couture et les hommes dans un pays où la société islandaise ne peut supporter ce genre de « fantaisie ».
Elle, tendre amie d’enfance, rédige secrètement son journal de bord, petite merveille poétique sans en avoir l’air… ce qui en fait toute sa beauté; Ísey est déjà mère de famille à dix-huit ans, tout à fait dans le cadre de l’époque.

Avec une tendresse éblouissante pour ses personnages, Ólafsdóttir nous peint cette Islande conservatrice et corsetée des années soixante qui assène à ses enfants sauvages « Sois belle et tais-toi » ou « Tu seras un homme mon fils ».

Hekla a un père aimant passionné par les volcans, elle possède cette force qui lui dira de ne jamais être cette « Miss Islande » bonne à marier, mais d’y aller, de déployer ses ailes d’écrivain.
Jón a une faille en lui, part sur les bateaux de pêche juste pour pouvoir vivre un quotidien devenu trop étriqué pour lui.
Ísey regarde en face sa condition et puise dans cette vie de foyer l’essence même de son art, sans le reconnaître.

J’ai embarqué totalement auprès d’eux, leur langage, leur corps, leurs questionnements, leurs aventures, leur inconstance, leur bravoure.

Miss Islande est un roman lumineux qui m’a transporté sur ses sentiers de traverse, ceux qui donnent envie de croire en ses rêves et en l’accomplissement de sa vie.
Un petit miracle à lui tout seul.

Fanny.

 

Les altruistes

Les-altruistes

Voici un roman caustique à souhait.

Quand j’ai refermé ce livre, m’est venue subitement l’image d’un presse-citron libérant le jus acide d’un agrume. Je pourrais alors vous parler de ma tarte au citron mais il est nettement préférable que je vous présente la cuisine interne à la famille Alter.
Toutefois, sachez déjà une chose, ce roman se dévore.

Avec un sens exquis de la formule, Andrew Ridker ( avec la traduction essentielle d’Olivier Deparis ) brosse le portrait des Alter. Cela commence par les enfants.
Maggie est une jeune femme frêle qui donne plus que de raison car il y aura toujours plus malheureux qu’elle. Et il n’est pas non plus normal – pour elle – que tout ce monde ne soit pas aussi altruiste que sa personne.
Ethan, lui, est un effacé. Un effacé résistant, bouillonnant de rage, d’envie, d’amour, de reconnaissance.
Puis le père, Arthur, grand professeur anonyme, en quête égotique, héroïque, érotique.
Ces trois personnages dérivent depuis la mort de Francine, la mère, l’épouse, la thérapeute, clé de voûte de cette famille.

Un jour, ce triumvirat se retrouve au sein de la demeure familiale, chacun(e) pour une bonne raison… et la boite de Pandore s’ouvre.
Avec un humour féroce, Ridker gratte le vernis de ce qui était une apparente parfaite fratrie américaine.

Avec jubilation, j’ai suivi les affres, les déconvenues, la férocité, la lâcheté des personnages. L’auteur nous parle d’argent, de privilège, d’ascension sociale, de toilettes sèches et d’infidélité.
Lire Les altruistes, c’est lire une redoutable histoire à la construction vive et acérée, c’est passer de la consternation à l’éclat de rire et vivre un sérieusement bon moment de lecture…ou une jouissive représentation théâtrale, car il y a de cela aussi dans ce « presse-citron littéraire ». Bref, n’hésitez surtout pas à aller à leur rencontre 😉

Fanny.