A malin, malin et demi

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A malin, malin et demi de Richard Russo (ed. La table ronde, Quai Voltaire)

J’ai découvert Richard Russo il y a une quinzaine d’années avec Le déclin de l’empire Whiting (prix Pulitzer en 2001), puis j’ai enchaîné avec Un homme presque parfait (adapté au cinéma en 1994 avec Paul Newman), Quatre saisons à Mohawk, et enfin A malin, malin et demi, qui vient de paraître. Tous d’extraordinaires romans, publiés en France dans la collection Quai Voltaire, aux éditions de La Table Ronde. J’avais été un peu déçu par quelques autres romans mais j’ai retrouvé avec A malin, malin et demi un de mes auteurs préférés.

North Bath, dans l’état de New York, n’est pas ce qu’on pourrait appeler une ville prospère et attrayante, dans laquelle il fait bon vivre. C’est même plutôt le contraire: des friches industrielles, un parc hôtelier à l’abandon, des bars miteux, et une fâcheuse tendance à attirer la poisse. C’est dans ce décor de bourgade insignifiante que les personnages de Richard Russo mènent leurs existences, ballotés comme tout un chacun par les aléas de la vie. Tantôt sympathiques et touchants, tantôt pathétiques ou détestables, tous sont humains et tentent de trouver le bon chemin vers une vie meilleure. Ou pas.

Dit comme ça, ce dernier roman de Richard Russo ne semble pas très engageant, et pourtant, c’est un de mes plus gros coups de cœur de cet automne. J’ai retrouvé ce qui m’avait tant plu dans les premiers livres de cet immense auteur : une grande tendresse envers ses personnages, un humour fugace, un intérêt sensible pour le charme des vies ordinaires et pour le quotidien dans ce qu’il a de plus banal, une sensation de proximité avec la ville et ses habitants qui me fait penser que si je devais m’y rendre demain, je ne m’y sentirais pas étranger.

Gaël

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Tiens ferme ta couronne

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Tiens ferme ta couronne, oui, la tenir fermement et avancer dans le dédale qu’est une vie. Comment écrire simplement sur ce roman ? That is the question dear ! Déjà, c’est une histoire où je me suis sentie bien : j’ai ri, compris, appris, ressenti. Le héros de Yannick Haenel est un Dude qui vit dans sa « grotte livresque ». En décalage avec l’incessante folie de notre monde, notre héros vogue sur son amour absolu des mots (il y convoque Melville, Kafka, Lowry, Joyce, Proust, Dostoïevsky…), ses pensées sont comme des strike et ses aventures (sortir au restaurant, sortir Sabbat le chien, sortir tout court) comme des spare. Oui, j’en reviens à l’étymologie du Big Lebowski mais il a cela en lui ce Jean Deichel : cette « Dude attitude », quoique plus angoissée et donc ô combien comique. Car lui aussi est dans l’Absolu avec un beau grand A et, par cet Absolu, le personnage entraîne le rire. C’est cette « rigolade » qui donne un rythme à ce récit qui est, tout à la fois : réflexion sur l’âme humaine, histoire loufoque sur l’inadaptation fondamentale des êtres humains à l’existence, panégyrique du film Apocalypse now, rencontre du septième Art en compagnie de l’énigmatique Michael Cimino (« découvreur », d’ailleurs, de Jeff Bridges, la boucle est bouclée:), essai sur la littérature dans le cinéma (et inversement), road-trip dans les rues de Paris (ville qui hoquette alors entre attentats, rencontres hautes en couleurs, mort de David Bowie et descente de Crs), vision métaphysiquo-mythologique d’un daim blanc et… histoire d’amûûûrrr qui remet droit notre personnage, cet endroit où il tait le rythme des mots pour suivre celui du corps de Lena. Tout cela dans un style vif et une composition digne d’un grand chef d’orchestre : chacune et chacun tient ferme son univers, rien ne se perd et tout se tient.Yannick Haenel bouscule les codes du récit, il nous donne à tenir notre couronne étincelante et finalement à croire, malgré tout, à notre feu intérieur. Un roman inclassable et incroyable !.

Tiens ferme ta couronne de Yannick Haenel chez Gallimard – 333 p. – 20 euros –

Vous pouvez vous le procurer ici 😉 :

https://www.librairielegrenier.com/livre/11480549-tiens-ferme-ta-couronne-prix-medicis-2017-yannick-haenel-gallimard#social-reviews

Fanny.

Me voici

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Me voici, Jonathan Safran Foer, traduction Stéphane Roques, éditions de l’Olivier, paru le 28/09/2017, 740 pages, 24.50€

L’autre soir, en rentrant du travail, je tombe sur cette émission de radio très chouette, La dispute. Je ne sais pas si vous connaissez mais, en gros chaque soir des critiques se réunissent pour critiquer (bah oui, c’est leur job!) des films, des bouquins, des performances etc. En gros, c’est un peu Le Masque et la Plume, le show et la mauvaise foi en moins (bon, du coup c’est un peu plus sérieux.). Enfin bref, je tombe sur la chronique de Me Voici, de Jonathan Safran Foer, que j’ai lu il y a un mois (je suis super à la bourre sur mes chroniques, si vous voulez avoir du récent, il faut venir à la librairie.). Et là, je me me dis, faites qu’ils l’aiment, faites qu’ils l’aiment, parce qu’on est toujours rassuré lorsque d’autres lecteurs partagent notre avis. Et là, ils arrivent vraiment à mettre en mots tout mon ressenti : l’ambition de Safran Foer, son humour, la profondeur de ses personnages. J’attendais Me voici avec impatience (Quelle impertinence de choisir ce titre, alors que plus de 10 ans se sont écoulés depuis son précédent roman Extrêmement fort et incroyablement près!). Je me rends compte que je ne vous ai même pas raconté de quoi il s’agissait. Et mon post est déjà bien long. Je peux juste vous dire que c’est pour moi, un des meilleurs romans de la rentrée, que j’ai ri et que j’ai aussi été émue aux larmes, que même si Safran Foer met en scène une famille juive au bord de la crise de nerf, on s’y retrouve tout à fait tant les thèmes qu’il aborde sont universels. Je vous mets donc le lien vers l’émission ;). Et surtout, n’ayez pas peur des 740 pages, il y a beaucoup de dialogues et Safran foer a un vrai sens du rythme!

https://www.franceculture.fr/emissions/la-dispute/litterature-aimer-lawrence-me-voici-trois-jours-chez-ma-tante

 

Emma

 

Une partie rouge

Une partie rouge

Maggie Nelson, poétesse de la côte ouest des États-Unis, originaire de Sausalito, a roulé sa bosse littéraire jusqu’à l’est de son pays. Cette auteure existe par, et au travers de l’écriture, comme une seconde peau qui l’oblige à muer, se transformer, questionner, créer. Dans Une partie rouge, traduit par Julia Deck, Maggie Nelson va nous donner un récit autant sincère qu’élégant. Ce n’est pas une « histoire », Maggie le dit elle-même, elle n’invente pas: elle écrit les faits, s’interroge, rassemble les témoignages, met en corrélation ses souvenirs avec ceux des « autres », ceux de sa famille marquée au fer rouge par l’assassinat en 1969 de sa tante maternelle, Jane Mixer, dans le Michigan. Un meurtre irrésolu. Maggie se penche sur le destin tragique de cette tante qu’elle n’a pas connu mais dont le destin a notablement impacté sa vie, à chaque instant, jusqu’à réaliser en 2004 un recueil de poésie intitulé Jane: A murder. C’est aussi au moment de la publication de l’ouvrage, qu’un inspecteur, Eric Schroeder, appelle la mère de Nelson pour lui annoncer qu’un suspect, un certain Leiterman, vient d’être arrêté. Un nouveau procès s’annonce et l’auteure nous raconte, avec une grande honnêteté intellectuelle, ce que cela rouvre comme blessures pour les proches de la disparue. J’y ai lu son carnet de bord, ses réflexions intimes, les souvenirs familiaux qui refont surface, le hasard qui n’en est pas un, sa vie de femme construite sur l’image d’une autre femme qui, certes a disparue, mais dont la mémoire reste vivace, miroir de l’âme de l’auteure. Nelson note en préambule de son histoire, cette phrase de Nietzsche: « Dans toute volonté de connaître, il y a une goutte de cruauté ». Je me permets de rajouter du courage, et Nelson en a eu pour nous livrer sa vérité brute, qui brise les non-dits, les tabous et confronte la réalité. Un récit intense et vibrant d’émotion, qui touche et ne peut, nous aussi, nous laisser indemne.

Une partie rouge de Maggie Nelson aux Éditions du Sous-Sol. 224 p. – 20 euros –

Fanny.

Enfin un très bon Space-Opera!

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Nemrod d’Olivier Bérenval (Ed. Mnémos)

L’année 2017 n’aura pas été très prolifique en space-opera. Il m’aura fallu attendre novembre pour enfin avoir un vrai coup de cœur! Nemrod d’Olivier Bérenval est un roman d’envergure (512 pages), grandiose et parfaitement maîtrisé, que je placerais aux côtés d’autres livres comme Les guerriers du silence de Pierre Bordage (L’Atalante), Dominium Mundi de François Baranger (Critic), The Expanse de James Corey (Actes Sud) ou encore la série de BD Universal War One de Denis Bajram (Soleil Productions).

Pour le pitch, voici le lien vers le site de l’éditeur Mnémos:

http://www.mnemos.com/catalogue/nemrod/

Gaël

Eleanor Oliphant va très bien

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Eleanor Oliphant va très bien, Gail Honeyman, traduction Aline Azoulay-Pacvon, Fleuve éditions, paru le 28/09/2017, 430 pages, 19.90€.

Eleanor Oliphant va très bien. Oui, effectivement, elle va très bien. Elle démarre sa semaine de travaille comme madame tout-le-monde le lundi matin, parle avec sa maman au téléphone tous les mercredis soirs, effectue ses cinq jours de travail sans broncher, puis, se murge à la vodka, seule, tout le weekend, et recommence cette routine bien installée depuis plusieurs années. Jusqu’au jour où un petit quelque chose vient bousculer ses habitudes : Eleanor tombe amoureuse. Elle qui, jusqu’à présent, s’en sortait très bien toute seule va, petit à petit, devoir sortir de sa coquille. Le souci étant que les codes sociaux et Eleanor, eh bien, ça fait deux; ce qui donne lieu à des situations cocasses et des dialogues savoureux. De l’humour, donc, mais aussi de l’émotion, lorsque l’on découvre, en parallèle, l’enfance de la jeune femme.

Gros coup de cœur pour ce roman à la fois drôle et profond. On s’attache tout de suite à cette Eleanor qui n’est pas sans rappeler Sheldon (The Big Bang Theory) ou encore Temperance Brenan (Bones). A découvrir.

Emma

De l’ardeur

DE L'ARDEUR

Il est pourtant rare qu’un récit me mette dans un état pareil: l’envie d’ hurler de rage, de pleurer de désespoir, de penser si fort, jusqu’à ne plus en dormir, à une jeune femme, avocate, militante des droits de l’homme, figure de proue de la résistance syrienne, que je ne connais résolument pas… mais si, désormais un peu, grâce à Justine Augier. L’ardeur te bouscule, te happe, te terrifie. Razan Zaitouneh t’émerveille par son courage, son engagement, son ardeur justement. Razan a été enlevée le 9 septembre 2013 à Douma et depuis plus aucune nouvelle. Justine Augier, écrivaine investie, part à la rencontre de cette femme tenace qui tiendra tête, sans faillir, avec lucidité et audace, au dictateur sanguinaire qu’est Bachar El-Assad. Les différents témoignages, qui nous aident à cerner la personnalité de Razan Zaitouneh et à découvrir, dans le même temps, l’horreur du régime syrien, servent de points de jonction au récit de Justine Augier. Avec une plume humble et précise, l’auteure nous plonge dans les arcanes du pays, de ce peuple syrien ivre de paix et d’espoir qui se frotte à des tortionnaires sans foi ni loi qui ont pour unique maître un fou. Razan Zaitouneh vient de cette histoire complexe où régime syrien et régime carcéral se confondent. Cette jeune femme le sait et continuera le combat, jusqu’au bout, opiniâtre et héroïque. J’ai découvert cette avocate, j’ai découvert son combat incessant contre l’obscurantisme, je n’ai pu reprendre mon souffle qu’à la fin de ce récit ardent qui ne peut, ni ne pourra, laisser personne indifférent. Lire De l’ardeur est une nécessité absolue pour ne jamais oublier que la liberté vient d’un combat permanent contre le totalitarisme et qu’elle doit être défendue… de toutes nos forces.

Fanny.

De l’ardeur de Justine Augier chez Actes Sud – 318 pages – 21.80 euros.