Sidney Chambers et l’ombre de la mort

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Vous reprendriez bien une tasse de thé avec un nuage de lait “dear” ? Tout comme je reprendrais bien un autre mystère élucidé par le chanoine Chambers “please”. Ces histoires sont un vrai petit délice, comme des scones à déguster lors du traditionnel “tea time”. J’ai retrouvé un plaisir d’enfance, celui que j’avais, lovée dans le vieux fauteuil de mon grand-père, à dévorer ces petits livres jaunes, signés du Masque, où défilaient les enquêtes d’Agathe Christie. James Runcie nous entraîne dans six mystères se passant entre Londres et Cambridge, à Grantchester, durant les années 50. Nous voyons l’évolution du chanoine Chambers en détective sensible et méticuleux, tout en profitant de son quotidien auprès de l’inspecteur Keating -lors de leurs parties de backgammon-, de sa gouvernante maternante madame Maguire, de son fougueux labrador Dickens, de la pétillante Amanda et de toute une galerie de personnages “so british”. Sidney Chambers est un jeune homme charmant, mais un homme d’église avant tout (même s’il aime se sentir hors des sentiers battus) ; c’est par la même qu’il est un prétexte idéal pour élucider une affaire, ou panser un tourment, sans recourir à la justice. Et nous, lecteur-lectrice,  nous jouons rapidement auprès de lui, pour élucider le “qui-que-quoi-comment-pourquoi”. Bref, pas de meurtres sanglants ni de tortures infligées par un démoniaque psychopathe dépressif, que nenni! Là, il s’agit de prendre son temps, de découvrir un attachant Sidney, de se laisser aller à une atmosphère et de résoudre, ou pas, certains mystères de Grantchester. Sooooo nice!

« Sidney Chambers et l’ombre de la mort » de James Runcie – Actes noirs / Actes Sud – 357 pages – 22,80 euros –

Fanny

La route étroite vers le nord lointain

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La route étroite vers le nord lointain, Richard Flanagan, Actes Sud, 432 pages, paru le 06/01/2016, 23 euros.

A l’occasion de l’écriture d’une préface pour un ouvrage commémoratif, Dorrigo Evans, héros de guerre national, se remémore l’enfer vécu dans un camp de travail japonais pendant la deuxième guerre mondiale.

La maltraitance, la maladie, l’horreur du quotidien lors de la construction d’une ligne de chemin de fer en pleine jungle,entre le Siam et la Birmanie y sont décrits avec puissance dans des chapitres qui nous font entrevoir l’insoutenable (pour ceux qui ont l’habitude de lire pendant la pause déjeuner, je vous déconseille vivement certains passages, car oui, la guerre c’est sale.). A ces souvenirs de guerre s’ajoute la présence d’Amy, inaccessible amour de Dorrigo, qui, bien des années après, continue de le hanter.

Ce roman est tout simplement brillant. Richard Flanagan arrive à nous raconter l’atrocité de ce camp de travail (dont a fait partie son père) avec précision et empathie. L’absurdité de la guerre, le goût de la boulette de riz que l’on tente de garder de côté pendant plusieurs heures puis qu’on avale finalement d’un coup, parce qu’après tout, à quoi ça sert? Mais aussi l’amour, l’amitié et parfois même l’humour dernière soupape qui permet parfois de tenir.

L’écriture de Richard Flanagan nous transmet tout cela, cette jungle, nous y sommes jusqu’au cou, aux côtés de ces hommes et c’est une expérience à la fois atroce et merveilleuse.

Emma

L’ombre de nos nuits

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Un roman magistral qui entrelace deux époques, deux histoires qui nous transportent, à la fois dans l’intimité créative de Georges De la Tour qui compose son œuvre « Saint-Sébastien soigné par Irène » en 1639 et, de nos jours, une femme éblouie par ce même tableau qu’elle découvre lors d’une visite au musée des Beaux-Arts de Rouen. Avec une finesse incroyable, Gaëlle Josse nous entraîne dans ce jeu de clair-obscur où les mystères du cœur valsent avec l’intimité du regard de chacun : de celui qui crée, de celle qui se souvient, de celui qui observe, de celle qui a aimé. Nous sommes à la fois dans l’atelier du Maître, alcôve calme au milieu de la tempête extérieure (la Lorraine est, à ce moment là, dévastée par la Guerre de Trente Ans et la peste), tout comme nous sommes dans ce musée où une femme traverse, dans ce lieu propice à la contemplation, sa tempête intérieure (elle est, à ce moment là, dévastée par une passion). Un roman touchant, qui emporte, émeut, un magnifique déploiement du jeu des regards, une croisée des âmes, voilà tout ce qu’est « L’ombre de nos nuits « .

« L’ombre de nos nuits » de Gaëlle Josse – Editions Notabilia – 196 pages – 15 euros –

Fanny

Les vieux ne pleurent jamais

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Les Vieux ne pleurent jamais de Céline Curiol (Ed. Actes Sud, 21.00 €)

Vieillir. C’est le thème au coeur du roman de Céline Curiol, évoqué avec pudeur et sincérité.

Acerbe, touchante, cynique, espiègle, parfois résignée, une septuagénaire, veuve depuis peu, se sent l’envie de se réconcilier avec son passé et va chercher à revoir un homme  qu’elle n’a plus vu depuis plus de trente ans.

Céline Curiol dresse un portrait du bel âge tout en subtilité, dosage maîtrisé d’humour tendre et de considérations intimes.

Gaël

La Femme qui avait perdu son âme

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La Femme qui avait perdu son âme de Bob Shacochis (Ed. Gallmeister, 800p, 28€)

 

Impressionnant! Il n’y a pas d’autre mot. La Femme qui avait perdu son âme est un livre comme il y en a peu. Bob Shacochis empreinte aux multiples genres littéraires pour donner à ce roman une épaisseur rare.

Roman (géo)politique, roman d’amour, roman historique, d’espionnage, psychologique, de filiation… Un roman total!

Haïti à la fin des années 90. Une femme est assassinée. Que s’est-il réellement passé? Qui était-elle?

Les 200 premières pages du roman demanderont au lecteur une attention particulière car la situation en Haïti à cette époque (et encore maintenant je pense) est d’une complexité orchestrée, c’en est presque burlesque, mais cet effort sera récompensé car l’intrigue n’en deviendra alors que plus passionnante.

Remarquable!

Gaël

La douleur porte un costume de plumes

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La douleur porte un costume de plumes, Max Porter, Le Seuil, 121 pages, paru le 14/01/2016, 14.50 euros.

« LES GARCONS

Il y a une plume sur mon oreiller.

Y a plein de plumes dans les oreillers, couche-toi.

C’est une grosse plume noire.

Viens dormir dans mon lit.

Il y en a aussi une sur ton oreiller.

On va les laisser et dormir par terre. »

Ainsi débute ce roman à trois voix : Les garçons, Papa, Corbeau. Autant vous le dire tout de suite. C’est une claque. C’est bref, percutant et on peut être un peu sonné après coup.

Une mère meurt, laissant derrière elle une famille empêtrée dans le chagrin. Comme par enchantement, Corbeau arrive pour panser, avec empathie, verve et humour, les plaies de Papa et des Garçons.

Alors, oui, c’est un ovni, il faut se laisser porter par la plume poétique de Max Porter. Mais si vous vous laissez faire…

Bref, merci à Max Porter et aux éditions du Seuil (qui, décidément, nous offrent une très belle rentrée de janvier après Mount Terminus et Le chant de la Tamassee).

Emma

La poupée de Kafka

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Voici un roman d’une finesse incroyable, tout en entrelacements. Abel Spieler enseigne la littérature allemande à la Sorbonne. L’homme a une passion qui -avec son plus grand consentement- dévore sa vie : Franz Kafka. Julie, fille d’Abel,  s’est construite avec ce père intransigeant et absent. Kafka est, pour elle, un compagnon fantomatique mais aussi, et surtout, une quête vers le regard du père. Et puis il y a cette énigme entre eux : l’histoire d’une relation épistolaire entre Kafka et une étrange petite fille croisée dans un parc. Mythe ou réalité ?. Nous nous retrouvons littéralement absorbé(e)s par l’histoire : celle d’hier, celle d’aujourd’hui, celle de la réalité oscillante, celle du rêve vacillant, celle qui nous fait découvrir la très secrète Else, celle qui nous replonge dans le sombre destin d’une enfant et de ce grand écrivain praguois. Cet ouvrage est un labyrinthe dans lequel nous nous enfonçons avec délice, prêt(e) à aller vers chaque porte dérobée. C’est aussi l’histoire forte et singulière d’un amour entre un père et sa fille. « La poupée de Kafka » de Fabrice Colin est un de ces romans qui restent longtemps en mémoire, à découvrir résolument.

« La poupée de Kafka » de Fabrice Colin – Actes Sud – 259 pages – 20 euros –

Fanny