Les falaises

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Il y a le « je » de celle qui a perdu sa mère et part rejoindre un bout du monde.
Il y a la mère déracinée qui s’échoue un jour sur le rivage du Saint-Laurent.
Il y a le « je » de cette grand-mère projetée d’Islande en Gaspésie, d’une terre glacée à une terre de taiseux.
Voici les racines d’un roman sublime.

J’ai été happée par son phrasé à la fois cru et poétique, son atmosphère maritime, sa sensualité éperdue.
« J’ai une falaise au bord des lèvres », comment mieux exprimer « ça » : la perte d’une mère, amer remarquable malgré tout.
Virginie DeChamplain nous embarque sur ce village flottant qui a recueilli et recueille les écueils de ces femmes venant d’un terreau commun, puis fantasmé, ces sirènes qui se cherchent en silence ou se perdent dans leurs absences.

Notre narratrice tambourine à la porte d’un passé pas simple, plein de peine, de regrets, de colère, de fuites, de désir et d’amour.

« Valeureuse descendante de ces femmes-fleuves, j’ai des souvenirs qui m’appartiennent pas. »
J’ai vibré au son de cette plume québécoise qui donne des images aux émotions vives. « Les falaises » est un roman qui mêle le féminin aux territoires nus, qui conjugue souvenirs individuels avec mémoire familiale, et mêle sa langue à celle de la résilience. C’est une odyssée intime et bouleversante entre sœurs, filles, femmes, amantes.

« -« ça va revenir, inquiète-toi pas. Vivre c’est comme le vélo, ça revient toujours. » Je lâche un rire au travers de mon visage mouillé. Elle me sourit, dépose sa tête de nuage sur mon épaule. »
DeChamplain te creuse des pistes, abolit les genres, te parle de deuil et de désir, t’emmène dans un voyage qui te prend au cœur et aux tripes, pour ne plus te lâcher jusqu’à la dernière page, au sein de sa « galaxie de femmes ».

Une si belle histoire à te laisser conter durant ce temps gris-souris.

Un éblouissement, un attachement certain. Coup au ❤️.

Fanny.

 

Le sourire du Scorpion

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Un roman à la fois lumineux et terriblement oppressant, une histoire qui vous subjugue et vous enserre au sein d’une mécanique littéraire bien huilée, voici Le sourire du Scorpion.

D’abord la nature, omniprésente, dense, parfois tempétueuse, parfois salvatrice, c’est elle qui donne le pouls, vous alerte, vous met en tension, accompagne les événements.
Patrice Gain plante un décor puis y distille une ambiance qui se ressent dès les toutes premières pages.

Nous sommes en 2006, au Monténégro. Tom nous raconte son histoire, à l’imparfait. On sait alors que quelque chose de terrible s’est produit. Comme ce genre de mauvais rêve qui vous plonge ensuite dans des pensées sombres même si tout semble beau et chaleureux… en apparence… car les souvenirs d’une ancienne guerre remontent aussi vite qu’un gilet de sauvetage dans le remous des vagues.

Tom, Luna, Mily, Alex et Goran. Une famille part en expédition dans les eaux blanches de la Tara, au sein d’un canyon profond, imposant.
Évidemment j’ai eu rapidement en mémoire l’impitoyable Délivrance de James Dickey. L’ auteur ne nous trompe pas et pose le livre dans les mains du personnage de Tom. Il y a certes un écho mais Le sourire du Scorpion garde sa puissance originale jusqu’au bout.
L ‘ennemi ne nous surplombe pas, il est beaucoup plus proche, trop proche.

Je suis donc partie dans ce roman noir qui dépeint l’âme humaine tourmentée comme un Le Greco, et la nature comme une sublimation de notre monde. C’est à la fois beau et dramatique, une tragédie à la fois contemporaine et éternelle.
Le sourire du Scorpion vous plonge dans les racines d’un mal provenant des guerres, du silence, des mensonges et de la manipulation.

Patrice Gain est un explorateur de la part sombre qui peut surgir à n’importe quel moment, vous tourmente, vous empêche de prendre un quelconque recul sur les événements afin de mieux vous assaillir.
Ici, seule la nature sait et reconnaît « les choses ».

Coup au 🖤 glaçant.

Fanny.

 

Einstein, le sexe et moi

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Je suis autiste Asperger, je trempe mes madeleines dans du coca, la différence entre « émigré » et « immigré » m’agace – merci je me sens moins seule -, je porte un amour compulsif pour les dates, j’aime beaucoup les calembours comme « j’ai mal occu, j’ai mal occu, j’ai mal occupé ma jeunesse« , la lumière vive me panique et j’ai participé comme un tigre à Question pour un Super Champion, je suis, je suis… Olivier Liron !.

Voilà, je l’ai, « mon » livre dans la catégorie « drôle et touchant » de la Rentrée littéraire 2.018. Merci Olivier Liron!.

Voici une histoire qui se lit d’une traite, il y a du suspense haletant, lié à l’enchaînement des épreuves, il y a du rire dans la manière qu’à l’auteur de mettre en scène ce qu’il a vécu lors du tournage de l’émission, il y a de l’émotion vive dans les évènements qui se rappellent à l’auteur : son enfance, ses parents, le collège, les filles et autres pensées mordantes. Olivier Liron nous offre ce moment de vie, poétiquement décalé, adorablement subversif, délicatement subtil et joyeusement humain. Einstein, le sexe et moi est un vrai délice de lecture, de quoi jeter en l’air, de bonheur, les petites fiches jaunes de Julien L. (qui n’a jamais vu une fois dans sa vie « Question pour un champion« , ne peut comprendre cette excitation fugace et imagée). Zinzinulons donc pour ce second roman de l’auteur, véritable Charlie Chaplin de l’écriture, qui vous fera passer du rire aux larmes avec talent.

Einstein, le sexe et moi d’Olivier Liron aux éditions Alma – 195 p. – 18 euros –

Fanny.

Le cœur mendiant

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Le cœur mendiant de Mérédith Le Dez (La Part Commune)

Seule dans son appartement, une femme apprend aux informations qu’un homme qu’elle a connu il y a vingt cinq ans vient de mourir. Les souvenirs ressurgissent. Une histoire d’amour éphémère à l’âge de 17 ans qui restera gravée au carrefour de l’adolescence et de l’âge adulte.

L’écriture sensible et poétique de Mérédith Le Dez apporte un supplément de profondeur à ce roman intimiste et d’une grande finesse.

Gaël

Attachement féroce

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Je pourrais vous parler de « récit autobiographique » mais Attachement féroce va bien au delà de cela: c’est plus dense, plus intense car cela touche à l’universel, à notre rapport parent/enfant, à nos souvenirs, à nos joies et douleurs intimes. Sans pathos, Vivian Gornick a cette élégance et ce talent, elle nous raconte son rapport fusionnel à sa mère, femme fière et amoureuse, mère juive et explosive. Avec elles, nous nous promenons dans les rues de New-York, c’est grisant, exaltant. Avec elles, nous parcourons leurs vies siamoises, leurs regards à la fois si proches et si différents, leur haine réciproque, leur amour total. Dans leur immeuble du Bronx, nous reconstituons un tissu social principalement féminin et faisons connaissance avec Miss Drucker, Cessa, Mrs Kornfeld, Mrs Zimmerman… autant de femmes, que d’histoires, que de liens entrelacés entre ces murs. « Au bout de quelques mois, dans l’immeuble, toutes les femmes devenaient… « intimes » ». Au sein de ce patchwork, Vivian parle de sa mater familiae, épicentre de ce roman intime et ouvert sur le monde, qui ne porte d’autre titre que celui de « mère », reine d’un royaume, intelligente et belliqueuse, aimante et autoritaire, attachante… et féroce. Vivian Gornick nous emporte dans ce qui l’a faite, vers ces miroirs féminins déformants… et formants. Elle nous parle aussi de la condition féminine à cette époque et c’est passionnant: ces femmes solitaires -et solidaires- avaient le rôle de capitaine du foyer où apparaissait, de temps à autre, « l’homme », cette figure tutélaire, libre comme l’air. Elles se constituaient un réseau interne et, au travers du regard acéré de Gornick, j’ai vu défiler une série de portraits attachants, des destins, des rêves et des déceptions. L’auteure s’attache aussi à dire sa vie, ses amours, à parler de sa vision du mariage (et donc du lien), à décrire, bien sûr, cette bouleversante relation avec sa mère. J’ai été touchée, intéressée, amusée, bouleversée. Attachement féroce est un récit brillant, un conte d’une lucidité tranchante. Ce livre est à découvrir, résolument.

Attachement féroce de Vivian Gornick (Traduction de Laëtitia Devaux)- éd. Rivages – 221 p. – 20 euros –

Fanny.