Ses yeux bleus

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Il y a quelque chose de grandement addictif dans Ses yeux bleus, quelque chose qui vient chercher vos peurs primitives, quelque chose d’étrangement mauvais qui vous donne la chair de poule, et quelque chose de fraternel qui vous attache à Raili. Raili est bibliothécaire et son plus beau trip de vacances et de se plonger dans les bouquins, lovée dans son canapé, canapé situé dans son chalet perdu au fin fond des bois de Lövaren. Raili n’a pas sa langue dans sa poche, elle aime découvrir… alors elle découvre ses gentils voisins, papote avec Olofsson, ce grand gaillard qui lui raconte parfois des choses sans queue ni trop de tête, admire la nature : les champignons auprès d’une ferme abandonnée, la beauté du lac sombre et profond… oui voilà, ces trois points de suspension, c’est ici : c’est beau mais « pas que ». Il y a de très dérangeantes histoires et présences dans cette forêt. La première remonte à très loin, du temps où les sorcières étaient emprisonnées et moulinées à la Question… ces femmes qui portaient le vice et le malheur, ces diablesses, il y en avait dans les profondeurs de Lövaren. Alors Raili, ni une ni deux, elle enfile ses Crocs et ses écharpes colorées Gudrun Sjödén et va chercher la – ou les – présence(s) qui hantent les lieux pour chercher à comprendre une disparition, puis deux, puis l’incendie, puis le meurtre et elle y va Raili, jusqu’à se confronter aux yeux bleu glacé de la Folie. Lisa Hågensen entame sa trilogie et ça commence diablement très fort. Vivement le prochain mais sans les Crocs et avec les crocs

Ses yeux bleus de Lisa Hågensen chez Actes Sud dans la collection actes noirs et traduit avec talent par Rémi Cassaigne. 363 p. – 22.80 euros –

Fanny.

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Des histoires de cachalots…

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Voilà, des histoires se rejoignent et forment entre elles une belle suite d’aventures. Tout d’abord le documentaire puissant, passionnant de François Sarano, Le retour de Moby Dick – Ou ce que les cachalots nous enseignent sur les océans et les hommes. J’ai plongé dans ce récit avec avidité et j’y ai découvert des merveilles de « monstres » marins: leur écoute, leur sensibilité, leur attachement, leur curiosité, leurs capacités, leur énormité, leur communication incroyable. Je suis tombée en amour de ces cétacés, totalement happée par la plume, certes scientifique mais surtout humaniste et emplie de poésie, de François Sarano, océanographe, plongeur sur la Calypso et compagnon de Jacques Perrin pour le film Océans. Le retour est une merveille qui transporte au-delà de notre monde terrien; Eliot, Dusty, Zoé, Arthur, Agatha, Tache Blanche, Irène Gueule Tordue,… deviennent comme des personnages hors normes qui émeuvent, surprennent, amusent, interrogent sur notre propre capacité à comprendre l’Autre. Bref, un gros coup au cœur pour ce ma-gni-fi-que récit-documentaire qui donne envie de sauter dans le grand bain et de rejoindre les descendants de feu Moby Dick.

Et un cachalot pouvant en cacher un autre, un autre coup de cœur pour l’histoire des frères Fleming, chasseurs de baleines sur l’île de Nantucket, au milieu du XIX e siècle. Alors ça, c’est du grand roman d’aventure qui ébouriffe le chignon! Avec un écriture claire, Michel Moutot m’a transportée dans le destin incroyable de Mercator, Nicholas et Michael. Partie sur un baleinier, j’ai crié « Thar’ she blowes », j’ai hurlé lors de l’harponnage, bref, une lecture qui ne donne pas dans le repos et fait vivre les évènements de manière intense. Séquoias va vous porter fort et loin, de l’Est à l’Ouest en passant par le Cap Horn, tout en naviguant au milieu de personnages si bien campés, que l’on s’en fait rapidement des amis… ou tout le contraire. Les frères Fleming nous montrent alors leur autre destin, celui marqué, à l’époque, par la Ruée vers l’Or, cette quête absolue de liberté. Il y a tout ce qu’il faut pour vous faire battre le cœur tambour battant durant ce roman au long cours : de l’aventure donc, de l’imprévu forcément, de la haine, de l’amour, des mirages, de la fraternité, du mystère, de la guerre, de l’histoire. Michel Moutot m’avait déjà interpellé avec son magistral Ciel d’acier (qui est paru en poche chez Points), il récidive et c’est que du bon 🙂

Le lendemain de l’écriture de ce post, Michel Moutot nous a gentiment envoyé un mail de remerciement, ce qui est, ma foi, fort adorable. Un jour, nous lui souhaitons de plonger en compagnie de François Sarano – si il y a besoin d’aide pour porter le matériel de plongée, je suis là, les rêves sont toujours réalisables n’est-ce pas?!  Et si vous avez eu un coup de cœur pour « Séquoias », faites le savoir en votant ici :https://voyageurslecteurs.fr/prix-relay/  . Promis nous n’y avons aucun intérêt, juste le plaisir de faire passer le message.

Le retour de Moby Dick de François Sarano dans la collection « Mondes sauvages pour une nouvelle alliance » chez Actes Sud – 208 pages de bonheur – 23 euros –

Séquoias de Michel Moutot au Seuil – 491 pages d’aventures – 21.50 euros –

Fanny.

P.s.: un grand merci à Natacha pour son investissement photographique auprès des doudous-cachalots.

Patria

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Patria, Fernando Aramburu, traduction Claude Bleton, Actes Sud, 614 pages, paru le 07/03/2018, 25€

L’histoire se déroule dans un petit village, tout près de San Sebastian, dans le pays basque espagnol.  2011 : l’ETA annonce « la fin définitive de son action armée ». Nous retournons, nous, quelques années en arrière pour découvrir la vie de Bittori, du Txato, de Miren et de tous les autres personnages que nous croiserons dans ce roman foisonnant. Vous l’avez compris, l’ETA est au cœur de ce roman basque, pourtant, ce serait une erreur de limiter ce texte à l’organisation terroriste.

Si Fernando Aramburu nous permet, en effet, de mieux comprendre l’Euskadi Ta Askatasuna, il nous montre surtout son impact sur la vie quotidienne de la population à l’époque où elle était encore active. C’est ainsi que nous faisons connaissance avec Bittori et Miren, deux amies qui se retrouvent régulièrement autour d’un café, qui partent en vacances ensemble, avec leur mari et les enfants, deux femmes qui ne passent pas une journée sans se raconter les derniers potins du village. Jusqu’au jour où le Txato, le mari de Bittori, commence à être la cible d’ETA.

S’étalant sur plusieurs décennies, Patria relate l’histoire de ces deux familles et de leur amitié mise à mal par l’organisation. Amour, liens parentaux, rapports frères-soeurs, tout se retrouve alors bouleversé. Et, grâce à une habile construction, l’auteur nous trimballe entre les personnages et les différentes époques, sans jamais nous perdre.

Un roman un peu exigeant au départ (notamment pour se familiariser avec les noms basques) mais dont l’effort est largement récompensé par la suite : sa puissance et sa finesse en font un très grand coup de cœur.

 

Emma

 

Un océan, deux mers, trois continents

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Cela commence comme sous un arbre à palabres, l’histoire mystique et magnifique du royaume du Kongo, contrée où vivaient en harmonie, ancêtres célestes, nature luxuriante et humanité. C’est Nsaku Ne Vunda, baptisé Dom Antonio Manuel, qui nous narre cette histoire -son histoire- par le prisme d’une statue de marbre érigée en son honneur au Vatican. « Même si j’erre encore pour des siècles loin de mon pays natal, là-bas sous l’équateur, je demeure à jamais fils du Kongo. Non pas de la terre, mais de l’esprit des neuf femmes qui, il y a fort longtemps, donnèrent naissance à mon peuple. » Déjà happée par la sublime écriture de Wilfried N’Sondé, j’ai été profondément émue par le destin de ce prêtre, sorte de « Candide au pays du commerce des hommes ». Il nous parle avec sa bonté d’âme, son regard d’être éclairé sur le plus sordide des trafics. J’ai embarqué avec lui dans son épopée à la fois effrayante et palpitante : Au début du XVII ème siècle, Dom Antonio, pion entre les mains des puissants, est alors dépêché par son roi, Alvaro II, pour aller plaider la fin de l’esclavagisme auprès du pape Clément VII.
J’ai ressenti la peine, la colère, ce sentiment d’inutilité qu’éprouve ce personnage face à la violence des négriers en embarquant, avec lui, sur ce « tombeau de bois » qu’est le « Vent Paraclet ». Ce jeune prêtre humaniste va éprouver sa foi durant ce long périple où, pour des raisons d’état -et de commerce- il devra traverser Un océan, deux mers et trois continents pour tenter de convaincre l’autorité pontificale. Grâce à cet élan d’écriture donné par N’Sondé, j’ai bravé tempêtes, rebellions, punitions et ressenti cet état de choc face à la désertification de l’âme humaine. Tel un Don Quichotte se battant contre des moulins à vent, Nsaku Ne Vunda ressentira la folie face à l’absurdité démente de ses congénères. Un océan, deux mers et trois continents est un roman époustouflant, enivrant, poétique. L’amour et la compassion bâtisse aussi cette histoire qui est un des livres d’aventures les plus puissants de cette rentrée littéraire hivernale. Plongez-y! 🙂

Un océan, deux mers, trois continents de Wilfried N’Sondé chez Actes Sud. 272 p. – 20 euros –

Fanny.

Débâcle

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Débâcle, Lize Spit, traduit par Emmanuelle Tardif, Actes sud, parution le 07/02/2018, 448 pages, 23 €

Bovenmeer, petit village flamand. Eva, Pim et Laurens sont les trois seuls enfants à naître en 1988. Rapidement, ils deviennent inséparables, connus de tous comme Les trois mousquetaires, toujours fourrés les uns chez les autres (enfin surtout chez Pim dont les parents, agriculteurs, possèdent un vaste terrain où ils peuvent laisser libre cours à leur imagination.).

Aujourd’hui Eva a une trentaine d’années, une vie plutôt maussade et un souvenir qui la hante, celui d’un été de canicule. Les garçons avaient conçu un plan : faire se déshabiller les filles du village. Pour cela, Eva leur apporterait une énigme à résoudre (suffisamment compliquée). L’énigme résolue et c’était 200 euros à la clé. Par contre, à chaque question posée, un vêtement serait enlevé..

Première claque de cette rentrée : j’ai reçu Débacle comme un uppercut tant son atmosphère est particulière et prégnante. En nous en parlant, Emilie, notre représentante Actes Sud, faisait référence à Strip-tease. Vous vous rappelez cette émission documentaire, sans voix off , qui se déroulait souvent dans le nord ou en Belgique? Il y avait parfois une certaine misère sociale, de celle qui vous fait vous sentir mal à l’aise, le rouge vous montant un peu aux joues, vous sentant certes un peu voyeur mais aussi dévasté. Il y a un peu de ça dans Débâcle, cette misère et cette détresse, le tout raconté avec un écriture très réaliste (âmes sensibles s’abstenir). Et c’est un énorme coup de cœur.

 

Emma

 

Eric Vuillard : Dédicace et Rencontre vendredi 22 décembre

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Nous avons le plaisir de vous annoncer qu’Eric Vuillard, Prix Goncourt 2017 pour son récit L’Ordre du jour, sera à la librairie (encore :)!) vendredi 22 décembre.

N’hésitez pas à venir le rencontrer à partir de 15h00, à la librairie. Il sera présent pour une séance de dédicace. Puis, à partir de 18h00, nous vous proposons d’échanger avec lui, autour d’un verre, afin de passer un moment convivial. Vous venez quand vous le souhaitez, aucune inscription n’est requise.

Nous tenons à remercier Eric chaleureusement. Il a eu la démarche peu commune de transmettre à son éditeur une liste de librairies qui le soutenaient depuis le début et chez qui il souhaitait se rendre à nouveau. Et nous avons la chance d’en faire partie. C’est pas top, ça?!!!

Les libraires masqués (sur un petit nuage)

De l’ardeur

DE L'ARDEUR

Il est pourtant rare qu’un récit me mette dans un état pareil: l’envie d’ hurler de rage, de pleurer de désespoir, de penser si fort, jusqu’à ne plus en dormir, à une jeune femme, avocate, militante des droits de l’homme, figure de proue de la résistance syrienne, que je ne connais résolument pas… mais si, désormais un peu, grâce à Justine Augier. L’ardeur te bouscule, te happe, te terrifie. Razan Zaitouneh t’émerveille par son courage, son engagement, son ardeur justement. Razan a été enlevée le 9 septembre 2013 à Douma et depuis plus aucune nouvelle. Justine Augier, écrivaine investie, part à la rencontre de cette femme tenace qui tiendra tête, sans faillir, avec lucidité et audace, au dictateur sanguinaire qu’est Bachar El-Assad. Les différents témoignages, qui nous aident à cerner la personnalité de Razan Zaitouneh et à découvrir, dans le même temps, l’horreur du régime syrien, servent de points de jonction au récit de Justine Augier. Avec une plume humble et précise, l’auteure nous plonge dans les arcanes du pays, de ce peuple syrien ivre de paix et d’espoir qui se frotte à des tortionnaires sans foi ni loi qui ont pour unique maître un fou. Razan Zaitouneh vient de cette histoire complexe où régime syrien et régime carcéral se confondent. Cette jeune femme le sait et continuera le combat, jusqu’au bout, opiniâtre et héroïque. J’ai découvert cette avocate, j’ai découvert son combat incessant contre l’obscurantisme, je n’ai pu reprendre mon souffle qu’à la fin de ce récit ardent qui ne peut, ni ne pourra, laisser personne indifférent. Lire De l’ardeur est une nécessité absolue pour ne jamais oublier que la liberté vient d’un combat permanent contre le totalitarisme et qu’elle doit être défendue… de toutes nos forces.

Fanny.

De l’ardeur de Justine Augier chez Actes Sud – 318 pages – 21.80 euros.